À propos Donald Trump et César Borgia
Le 28 février dernier, une guerre a été engagée par surprise contre l’Iran par le Gouvernement de Benyamin Netanyahou et par le Gouvernement de Donald Trump.
Parmi l’ensemble des réactions que cette guerre a provoquées, on en voit réjouis par l’ébranlement du régime dictatorial des mollahs et on en voit désolés par l’ébranlement des équilibres garantis jusqu’à présent entre les pays du Proche-Orient. Une grande méconnaissance des enjeux politiques, une grande méfiance envers les réactions à chaud et la conviction que la compréhension des sursauts de l’histoire réclame un long temps de latence me conduisent à reculer devant toute prise de position hasardeuse. Ce qui ne me condamne pas à négliger de m’informer, ni non plus à taire ce qui me semble caractériser le mieux possible les aspects les moins négligeables des événements.
Il est une inquiétude que je partage et qui fut exprimée depuis un certain temps déjà, c’est celle de voir les relations internationales - à l’image de bien des rapports politiques internes - se détourner des usages conventionnellement adoptés, à savoir ceux qui privilégient des contacts pacifiés et des relations publiquement respectueuses. Il s’agissait de la politesse hissée au niveau du monde, c’est-à-dire cette hypocrisie bienfaitrice qui, d’une certaine manière, équivalait à un hommage que le vice rendait à la vertu. Un des traits spécifiques de ce qu’on appelle le populisme réside peut-être dans l’abandon de ces convenances et dans l’expression prétendument franche et sans détour des haines et des inimitiés. Sans même entrer dans la logique très opaque des objectifs poursuivis, il demeure immédiatement possible de juger les procédés dont chacun use, lesquels signifient peut-être davantage encore que les desseins supposés, affirmés ou réels.
La politique est le lieu de tous les cynismes, dès lors que la fin justifie les moyens. Cependant, même lorsque la fin prévaut, les moyens exhibés restent une fin secondaire dans la mesure où ils témoignent du niveau de moralité de celui qui les choisit. À une époque où l’information - fausse ou exacte - circule continûment, il est plus que jamais décisif de fournir une image de l’acteur politique qui puisse le servir. Si le désir de cet acteur est d’accéder au pouvoir et de s’y maintenir, les objectifs qu’il poursuit ou qu’il proclame poursuivre ne sont certainement pas plus importants que l’image qu’il donne de lui-même, y compris au travers desdits objectifs.
Pour ce qu’il paraît sensé de dire, l’attitude de Trump me semble exemplaire. Laissons donc le cas de Netanyahou de côté, au moins provisoirement.
Je crois savoir - le temps permettra sans doute de le confirmer ou de l’infirmer - que Trump a préparé depuis plusieurs semaines, sinon depuis plusieurs mois, l’attaque du 28 février d’une façon nécessairement précise (1), si précise qu’elle emportait l’idée de la perpétrer de toute façon dès que les conditions de la réussite de certains de ses objectifs seraient réunies. Et l’une des conditions ainsi attendues était d’abaisser le seuil de défiance des autorités iraniennes. C’est à cela qu’ont servi les négociations de Genève et les déclarations de Trump à leur sujet, alors même que l’importance des moyens militaires américains rassemblés autour de l’Iran ne pouvaient être retirés sans valoir affront pour le Président des États-Unis. Je ne détaillerai pas les trois sessions de pourparlers indirects engagés en Suisse. Notons simplement qu’ils ont été soutenus par des déclarations de Trump insistant sur le fait qu’il préférait une solution diplomatique au différend, déclarations proférées alors qu’il n’attendait que le moment propice pour déclencher une attaque déjà décidée. « It’s better than war » disait-il ; « It’s better for war » pensait-il.
Voilà qui me conduit à établir un parallèle entre l’attaque américaine du 28 février 2026 et l'ammirevole stratagemma du 31 décembre 1502 à Senigallia (2). Voilà qui me porte à comparer Donald Trump à César Borgia.
(1) Cette attaque visait avant tout les plus hauts dirigeants du pays, ce qui représente une innovation (déjà utilisée lors de la capture de Maduro) rendue possible grâce à des moyens techniques et technologiques nouveaux.
(2) Sur le massacre de Senigallia, cf. Wikipédia. Il a été décrit par Machiavel dans un opuscule de 1503 intitulé Description de la manière dont le duc de Valentinois fit mettre à mort Vitellozzo Vititelli, Oliverotto da Fermo, le seigneur Pagolo et le duc de Gravina Orsini à lire ici. Le même Machiavel évoque l’événement dans “Le Prince” in Le Prince suivi de l’Anti-Machiavel de Frédéric II, trad. de Toussaint Guiraudel, Garnier Frères, 1968, p. 29.
Pourquoi laisser le cas de Netanyahou de côté ?
RépondreSupprimerParce que je n’ai pas d’informations permettant de le comparer à César Borgia. Cela dit, à malin, malin et demi. C’est lui qui a su entraîner Trump dans une opération guerrière qui viole ce que l’on appelait, il y a peu encore, le droit international.
SupprimerA n'en pas douter, César Borgia était plus intelligent que Trump ne l'est.
RépondreSupprimerOui, vous avez raison : César Borgia était cruel au plus haut point, mais il n'était pas fou.
SupprimerCher Jean, est-ce que je te comprends bien en écrivant que ce qui semble t’inquièter vraiment, ce n’est pas seulement Trump. C’est une transformation plus large : La disparition des codes qui rendaient la politique internationale “vivable” — même si c’était artificiel.
RépondreSupprimerParce que ces codes faisaient deux choses : 1. Limiter l’escalade et 2. Préserver une certaine confiance minimale
Sans eux, tout devient plus imprévisible, plus nerveux, plus dangereux.
Est-ce bien cela ? Si oui, je suis bien d'accord avec toi. Mais alors, que réponds-tu à cette question : Une politique hypocrite mais stable est-elle préférable à une politique “franche” mais brutalement cynique ?
Ou, formulé autrement : Préfères-tu l’ancien monde fondé sur le droit international à celui qui se met en place maintenant, pas parce qu’il était moral mais parce qu’il semblait un tant soit peu plus stable ?
Cela dit, je ne sais pas quels éléments solides te permettent de croire que "Trump a préparé depuis plusieurs semaines, sinon depuis plusieurs mois, l’attaque du 28 février d’une façon nécessairement précise" ? Si tu as certainement raison de rapprocher Trump et Borgia dans la mesure où ils partageraient une logique de pouvoir “machiavélienne pure”, où la ruse, la tromperie et la violence calculée sont assumées comme des outils normaux, il me semble hasardeux de les rapprocher sur le plan de l'intelligence dans la préparation et dans l'exécution de leur "stratagème" respectif. Comme l'évoque Giuliano da Empoli dans "L'heure des prédateurs", MBS, avec la purge extrêmement bien préparée et "réussie" du Ritz-Carlton en 2017, est bien plus comparable à cet égard à Borgia, me semble-t-il. Cela dit, je te rejoins pour dire que Trump et MBS sont les directs héritiers de Cesare Borgia dans la mesure où ils assument pleinement le retour de la ruse et de la force comme instruments centraux du pouvoir.
Cher Laurent,
SupprimerOui, tu as bien compris : je regrette un temps où les leaders politiques donnaient l’impression qu’ils respectaient des règles sociales et morales d’une manière qui validait l’estime qu’on leur devait. Bien sûr, c’était le plus souvent une attitude hypocrite, de même que peuvent être hypocrites les marques de respect réciproques que la politesse commune réclame. L’hypocrisie est évidemment détestable lorsqu’elle dissimule des mensonges ou des ignominies ; elle est estimable lorsqu’elle se borne à pacifier les rapports et qu’elle participe à les rendre plus féconds.
Je n’irais cependant pas jusqu’à dire que cette hypocrisie bénéfique sert nécessairement la stabilité et sacrifie la franchise, fût-ce celle-ci brutale et cynique. On peut être poli et franc. On peut surtout admettre les conventions qui assurent le respect réciproque - en ce compris ces formes négatives de respect que manifestent par exemple les droits dits de l’homme -, sans se priver d’affirmer avec franchise tout désaccord les dépassant.
Tu as raison : le coup du Ritz-Carlton de 2017 ressemble bien davantage au piège de Senigallia que l’assassinat ciblé du 28 février 2026, à tout le moins dans son déroulé. La grande différence, c’est que le coup du Ritz-Carlton n’a pas fait de mort. Et, ne serait-ce qu’à cet égard, le rapprochement entre le bombardement du 28 février et l'ammirevole stratagemma n’est peut-être pas totalement incongru.
Ce qui m’a conduit à parler de la préparation du forfait, c’est que l’opération réclamait assurément des renseignements, des mises en place et des dispositifs qui n’ont pu être improvisés. Si l’assassinat guerrier - c’est-à-dire le ciblage de personnes désignées - est entré dans les mœurs, il n’a probablement jamais obtenu une visibilité aussi criante que lors d’une pareille entrée en guerre, sans déclaration préalable. Trump, Netanyahou, Poutine : trois leaders qui ratifient des usages dont le monde risque de souffrir fort longtemps.