lundi 12 octobre 2026

Note de lecture : Patrick Modiano

L’éléphant
de Patrick Modiano


Étrange expérience que celle que je dois à la lecture du dernier livre de Patrick Modiano : L’éléphant (1) C’est un peu comme si j’avais recueilli les confidences d’un poisson rouge dans son bocal, un poisson qui ignore bien entendu le bocal qui le séquestre. Je n’avais presque rien lu de lui - La ronde de nuit (1969), Dimanches d’août (1986) -, peut-être en raison même de son succès, peut-être aussi parce qu’il m’était apparu - énorme préjugé de ma part - comme ce genre d’écrivain qui mise avant tout sur sa tournure de phrase bien davantage que sur les choses à dire. Il m’arrive de succomber moi-même à ce genre d’attirance (2), de manière très certainement bien moins talentueuse que lui.

En lisant L’éléphant, j’ai pensé à ce mauvais film de Ritesh Batra intitulé Our Souls at Night (dénommé en France Nos âmes la nuit) dans lequel on voit un couple âgé - Robert Redford et Jane Fonda ont respectivement 81 et 79 ans au moment du tournage, en 2017 - nouer des liens nouveaux avec l’innocence si facilement prêtée aux barbons, avant de voir resurgir les fantômes du passé, des fantômes quelquefois incarnés par des descendants exempts eux-mêmes de toute ingénuité. Un même dépouillement, une même retenue, une même sobriété, qui confèrent aux œuvres une force qui dépasse de beaucoup les mélodrames que l’on pouvait craindre. Et pourtant…

Tout réside peut-être dans ces derniers paragraphes du livre, alors que l’Éléphant, ce vieux monsieur dont on a suivi la vie durant quelques semaines tout au plus, se réjouit d’avoir accompli un travail attendu :
« Il longeait l’avenue Duquesne d’une démarche rapide, sans regarder le sol, contrairement à son habitude. Mais il avait présumé de ses forces et il glissa sur une plaque de verglas. Il s’étala sur le trottoir de tout son long.
Sous l’effet de la surprise, il resta un moment allongé. Un enfant marchait vers lui au retour de l’école et il portait un énorme cartable sur son dos. L’enfant s’arrêta près de lui et le fixa d’une regard inquiet :
— Ça va, monsieur ?
Il fit un grand effort pour se relever. D’abord sur les genoux. Puis il parvint finalement à se mettre debout.
— Ça va.
Il lui lança un sourire.
L’enfant restait auprès de lui, comme s’il voulait vérifier que Van Walle pouvait encore se tenir sur ses pieds.
— Ça va, ça va, mon petit.
Van Walle le regarda s’éloigner. L’enfant se retournait vers lui de temps en temps.
Peut-être, pensa-t-il, que cet enfant inconnu se souviendra longtemps de la chute de ce pachyderme, un après-midi d’hiver, sur le trottoir et de son effort pour se relever. Et cette pensée le consolait car elle le projetait loin, très loin dans l’avenir.
 » (3)

Suis-je le seul à discerner combien le personnage perçoit le monde et s’y meut préoccupé uniquement de lui-même, de son propre passé et de ce qui fait ses particularités ? Le lien fait entre l’enfant qui se retourne à plusieurs reprises et l’avenir lointain dans lequel il se projette me semble à cet égard très révélateur, ce qui lui restera étant ce souvenir dont l’enfant s’imbibe ainsi.

J’ai l’âge de Patrick Modiano. Pourquoi pas aussi celui de son personnage, Ludo Van Walle. Et je suis conscient de ce que l’âge peut à lui seul suggérer, dès lors que l’on ne renonce pas à creuser chaque forme de solitude qu’accentuent si facilement les affres et les douleurs de la sénescence. Mais je m’interroge également : la place qu’occupent les livres, les films, les témoignages, les colloques, que sais-je encore, qui mettent en exergue la génération silencieuse et les boomers ne constituent-ils pas un abandon implicite des générations Z et Alpha ? Pour le dire plus simplement : les vieux n’ont-ils pas renoncé à comprendre les jeunes et ne se replient-ils pas trop volontiers sur ce qui est nouveau pour eux, à savoir les problèmes et les enjeux du grand âge ?

On me dira bien sûr que je réagis aux événements qui frappent la France et la Belgique et qui voient les jeunes - particulièrement les lycéens - descendre dans la rue. Oui, c’est incontestable. Mais qu’il soit bien clair aussi que je ne cherche en aucune façon à culpabiliser mes congénères. J’en suis venu à craindre que les jeunes aient été en quelque sorte abandonnés à leur sort et que, d’une certaine manière, ils viennent de s’en rendre compte et d’en nourrir une colère bien compréhensible. Il faut en admettre le constat, tout comme il convient d’admettre que l’histoire n’obéit pas aux hommes et que c’est bien plus certainement les hommes qui obéissent à l’histoire.

Je ne dresserai pas la liste des bouleversements qui secouent le monde - universellement comme très localement - depuis le commencement de la présente décennie. Chacun peut s’appliquer à la faire, sans omettre de laisser quelques cases vides pour ceux de ces bouleversements que l’on oublie ou qui nous échappent. Ils sont considérables, peut-être plus lourds que jamais, en raison du fait qu’ils atteignent des cadres essentiels de la vision du monde et de la vie, des cadres que les catastrophes du passé - aussi abominables furent-elles parfois - conservaient souvent intacts.

Certains, face aux manifestations et aux violences se plaisent à établir un parallèle avec 1968, c’est-à-dire avec ce moment où la jeunesse avait également voulu se faire entendre. À quoi je suis tenté de répondre que tout est différent, sinon bien sûr la juvénilité de ceux qui occupent l’actualité. Il suffit de réfléchir un instant à ce que représentait l’avenir dans chacune des occurrences, comme à ce dont disposaient comme moyens budgétaires ceux qui cherchaient des solutions, pour mesurer combien les motifs et les attentes à l’origine des manifestations sont dissemblables.

Il y a cependant une logique comparable qui peut éventuellement être recherchée. Dans le chapitre 5 de son livre Homo academicus, Pierre Bourdieu a tenté après coup une analyse de ce qu’il a appelé « le moment critique », à savoir les journées qu’on appela Mai 68. Et les mécanismes qu’il y a aperçu peuvent peut-être inspirer toute recherche qui, postérieurement aux faits dont l’actualité tente aujourd’hui de rendre maladroitement compte, s’efforcerait d’en comprendre l’origine et la portée.

Je ne puis énumérer les divers aspects pris en compte dans l’analyse menée par Bourdieu, trop complexe à parcourir dans sa totalité et trop subtile pour être résumée. Il me faut à cet égard renvoyer à une lecture ou une relecture du chapitre 5 cité. Mais un exemple permettra, je l’espère, de se faire une idée du type d’exploration qu’exploite cette analyse.

Pour mettre suffisamment de monde dans la rue - entendez pour obtenir une manifestation qui soit entendue et provoque éventuellement des changements ayant un rapport, fût-il lointain, avec les souhaits exprimés -, il importe de mobiliser en nombre. La réussite d’une semblable mobilisation tient aux raisons que chacun se donne d’agir, celles-ci devant être perçues comme identiques pour tous, alors même qu’elles sont peut-être beaucoup moins similaires que ce que chacun est porté à croire. C’est ce que Bourdieu a appelé la synchronisation.
« Les étudiants et les assistants en sociologie représentent ainsi un des cas de la coïncidence entre les dispositions et les intérêts d’agents occupant des positions homologues dans des champs différents qui, à travers la synchronisation des crises latentes de différents champs, a rendu possible la généralisation de la crise. De telles convergences, favorables à la mise en phase des crises locales ou aux alliances conjoncturelles, s’observaient dans l’ensembles des facultés des lettres et des sciences, où le désenchantement d’une fraction importante des enseignants subalternes, affrontés à un poste difficile et voués à des carrières mutilées, rencontrait celui des étudiants correspondants, menacés par le déclassement lié à la dévaluation des titres ; elle s’observait aussi entre l’ensemble de ceux qui, dans le champ universitaire même, entraient dans la contestation et de ceux qui, hors du champ, occupaient des positions homologues, structuralement et parfois fonctionnellement, comme des agents subalternes des instances de production et de diffusion culturelles.
[…]
La crise comme conjoncture, c’est-à-dire comme conjonction de séries causales indépendantes, suppose l’existence de
mondes séparés mais qui participent du même univers à la fois dans leur principe et dans leur fonctionnement actuel : l’indépendance de séries causales qui, comme dit Cournot, “se développent parallèlement” suppose l’autonomie relative des champs ; la rencontre de ces séries suppose la dépendance relative à l’égard des structures fondamentales - notamment celles de l’économie - qui déterminent l’axiomatique des différents champs. C’est cette indépendance dans la dépendance qui rend possible l’événement historique, - les sociétés sans histoire étant peut-être des sociétés si indifférenciées qu’il n’y a pas de place pour l’événement proprement historique qui naît au carrefour des histoires relativement autonomes. » (4)
Ainsi, l’illusion de partager un même objectif pour des raisons illusoirement perçues comme identiques crée l’agrégat propice à un mouvement d’ensemble susceptible d’être vu comme puissant et cohérent.

À l’opposé de tout cela, on pourrait presque situer le Van Walle de Patrick Modiano, lequel n’aperçoit plus aucune conjonction entre ce qu’il est et ce qu’il veut, d’une part, et ce que sont et ce que veulent les autres, d’autre part. Son seul secours réside dans les concours qu’il peut encore supposer dans un passé lointain, d’autant ensorcelants qu’ils s’entraperçoivent dans des souvenirs fortement ébréchés que le désir refaçonne plus ou moins facilement. Serait-ce ainsi un des ressorts de l’indifférence dont les vieux font preuve à l’égard de la jeunesse ? Ce serait sans doute aller trop vite en besogne.

Il me faut à présent confesser que je suis bien conscient d’avoir entraîné Patrick Modiano là où quasi rien ne justifiait de le conduire. Ma lecture de son livre fut certainement dominée par le contexte dans lequel je la fis, bien loin du contexte dans lequel il fut écrit. D’autant que j’ignore totalement et ce que Modiano pense des jeunes et ce qu’il fait sans cesse ou occasionnellement pour ceux d’entre eux qui lui sont proches. Sans même me justifier de quelque façon que ce soit, il me reste à avouer que je n’aurais pu dire quoi que ce soit d’autre de ce livre - sinon bien sûr la beauté de l’écriture -, mon incompétence et mon manque d’appétence pour les subtilités de la littérarité ne me le permettant pas.

(1) Patrick Modiano, L’éléphant, Gallimard, 2026.
(2) Cf. par exemple le style dont j’ai usé dans ma note du 22 juin 2026.
(3) Patrick Modiano, Op. cit., pp. 97-98.
(4) Pierre Bourdieu, Homo academicus, Éd. de Minuit, 1984, pp. 226-227.