À propos de la nostalgie de la bourgeoisie
Qu’est-ce que la nostalgie ? Ce peut être ce regret mélancolique d’une chose passée. Assez vain, certes, mais également assez irrépressible. Quelquefois, une simple senteur suffit, comme celles si ténues de nos jours de la terre après l’orage ou de la fleur du troène avant la taille. Mais il arrive aussi que cela vise un contexte malaisé à cerner, sinon par un concept abstrait.
Par exemple, je suis nostalgique d’un usage du temps qui a quasi disparu : celui qui permettait de se consacrer à un plaisir jusqu’à s’y engloutir sans compter. Il était jadis banal d’écouter en entier une œuvre musicale d’un prolongement conséquent ou de lire un livre épais sans aucun découragement. Ai-je besoin de dire que la tension de l’esprit vers quelque objet que ce soit est devenue aujourd’hui à ce point éphémère que l’attention s’est vue bannie au profit de la disponibilité, une disponibilité imbécile qui conduit tant et tant de gens à sauter continûment du coq à l’âne et du niais au falot, sans jamais se donner le temps de vivre quoi que ce soit ?
Aussi étonnant que cela soit, la nostalgie qui m’a conduit à rédiger la présente note, c’est celle que j’éprouve de la bourgeoisie. Nostalgie, car il n’y a quasi plus de bourgeoisie. Elle a été remplacée par une caste de parvenus, souvent plus riche qu’elle le fût jamais. Nostalgie avant tout, parce que sa disparition marque l’effondrement de la culture cultivée, ce rapport à un certain savoir qui faisait à la fois sa force de domination et son charme civilisateur.
Reprenons les choses en leur début.
Nos contrées ont été marquée dès l’aube de notre ère par le caractère bicéphale du pouvoir : l’empereur et le pape, le séculier et le spirituel. Ces deux autorités se sont souvent épaulées, mais elles se sont aussi fortement querellées. Au début du deuxième millénaire, cela a commencé par la querelle des Investitures qui a vite pris une tournure très politique, jusqu’à plonger l’Italie et l’Empire germanique dans une logique de camps : les guelfes (partisans du pape) et les gibelins (partisans de l’empereur). Depuis lors, cette bipartition de la vie politique n’a plus cessé : les catholiques et les protestants au XVIe siècle ; les adversaires et les partisans de la Fronde au XVIIe ; la droite et la gauche à partir de la Révolution française, avec de façon emblématique l’opposition entre la bourgeoisie et le prolétariat.
Voilà qui a valu aux bourgeois d’être moqués, vilipendés, accusés, détroussés, suppliciés. Molière, déjà, brocarde le bourgeois qui se voudrait gentilhomme, alors qu’il n’exhibe que sa naïveté, sa maladresse et ses ignorances. Le regard porté à l’époque sur ces urbains enrichis est celui de la noblesse, bien sûr. Au XIXe siècle, ce seront d’abord les milieux artistes qui feront du bourgeois leur tête de turc. Flaubert et Baudelaire s’en donneront à cœur joie, brocardant une médiocrité, une ladrerie et une suffisance qui, peu après, viseront le petit-bourgeois (1).
Mais c’est aussi Karl Marx qui pointera le bourgeois du doigt, ce propriétaire des moyens de production qui, sans scrupule, préempte abusivement la plus-value au détriment du prolétaire. Dans le chapitre I du Manifeste du parti communiste que la Ligue des communistes avaient chargé Marx et Engels de rédiger, la bipartition ancestrale de la société est décrite dans son aboutissement par l’opposition entre bourgeois et prolétaires. Dans le chapitre II du même Manifeste, la famille bourgeoise est évoquée en des termes sur lesquelles je m’arrête un instant :
« L’abolition de la famille ! Même les plus radicaux s’indignent de cet infâme dessein des communistes. Sur quelle base repose la famille bourgeoise d’à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude, n’existe que pour la bourgeoisie ; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique. La famille bourgeoise s’évanouit naturellement avec l’évanouissement de son corollaire, et l’une et l’autre disparaissent avec la disparition du capital. Nous reprochez-vous de vouloir abolir l’exploitation des enfants par leurs parents? Ce crime-là, nous l’avouons. » (2)
Si je pointe ces phrases, c’est parce qu’elle me semblent révélatrices d’une durable influence du marxisme sur l’état d’esprit français, tel que l’on peut par exemple en juger avec un film de Denys de La Patellière sorti en 1958 : Les Grandes Familles. Ni de La Patellière, le réalisateur, ni Audiard, le dialoguiste, ni même Druon, dont le roman homonyme a quelque peu inspiré le film, ne furent connus pour s’être engagés auprès des communistes ou des marxistes. C’est à cet égard que le film se révèle très intéressant, parce que la sévérité des traits décochés à ce parfait bourgeois incarné par Gabin - à la fois influent, cupide et cynique, tyrannique à l’égard des petits, suborneur des nobles et flatteur des puissants - rappelle ce que Marx et Engels disaient de la famille bourgeoise. Il n’est pas un épisode dans cette œuvre qui ne dénonce le bourgeois, depuis le fabuleux discours du prêtre lors des funérailles en ouverture jusqu’à l’effusion avec le petit-fils, incitatrice du coup boursier un instant oublié, à la fin du film. Ce qui est destiné à accrocher le spectateur, c’est la dogmatique marxiste, à moins que ce ne soit plus simplement ce ressentiment dont Nietzsche parle dans La généalogie de la morale (3). Toujours est-il que, jusqu’aux environs des années 80 - et même sans doute bien au-delà -, qualifier quelqu’un de bourgeois ou de petit-bourgeois était le plus souvent insultant.
Au fil du temps, c’est aussi la définition du bourgeois qui change, sans qu’il soit toujours possible de s’assurer qu’elle correspond un tant soit peu à la réalité. Il y a bien entendu cette définition marxiste qui se fonde sur la propriété des biens de production. Mais il y a aussi, quelquefois, l’esquisse d’un contour perspicace, comme par exemple cette façon qu’a eu Marc Bloch de circonscrire le bourgeois durant la Deuxième Guerre mondiale :
« J’appelle bourgeois de chez nous un Français qui ne doit pas ses ressources au travail de ses mains ; dont les revenus, quelle qu’en soit l’origine, comme la très variable ampleur, lui permettent une aisance de moyens et lui procurent une sécurité, dans ce niveau, très supérieure aux hasardeuses possibilités du salaire ouvrier ; dont l’instruction, tantôt reçue dès l’enfance, si la famille est d’établissement ancien, tantôt acquise au cours d’une ascension sociale exceptionnelle, dépasse par sa richesse, sa tonalité ou ses prétentions, la norme de culture tout à fait commune ; qui enfin se sent ou se croit appartenir à une classe vouée à tenir dans la nation un rôle directeur et par mille détails, du costume, de la langue, de la bienséance, marque, plus ou moins instinctivement, son attachement à cette originalité du groupe et à ce prestige collectif. » (4)
Dans ce propos, on trouve déjà bien des choses de ce qu’expliquera Pierre Bourdieu quelque trente-cinq ans plus tard.
À la veille des années 80 - en 1979 - paraît son ouvrage intitulé La distinction. Critique sociale du jugement. Il y est beaucoup question des bourgeois et des petits-bourgeois, et cela d’une façon à propos de laquelle je ne puis me taire, dès lors que j’évoque la nostalgie de la bourgeoisie que je ressens aujourd’hui.
Nul n’a sans doute oublié les tableaux d’analyse factorielle dans lesquels Bourdieu mit en balance le capital économique et le capital culturel. Il s’agit là d’un aspect de ses recherches qui concrétisa ce qu’il appelait le pouvoir symbolique, montrant notamment comment le capital culturel pouvait souvent dominer certains aspects de la vie sociale par un rapport au savoir apte à détourner l’attention de la puissance économique ou financière. Ce rapport au savoir, c’était avant tout une question de goûts et de dégoûts.
Dans La distinction, Bourdieu se livre à des conjectures qu’il me paraît utile de rappeler. J’utilise le mot conjectures, parce qu’il se réfère à Kant et, tout particulièrement, à ce texte de 1786 intitulé Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine (5). Une conjecture, c’est une « idée non vérifiée, fondée soit sur une probabilité, soit sur l’apparence » (6). Kant ne l’ignore évidemment pas, lui qui entame son propos par cette réflexion :
« […] si l’on se mettait à dresser de toutes pièces une histoire sur des conjectures, on ne ferait guère autre chose, semble-t-il, qu’ébaucher un roman. Et d’ailleurs une telle œuvre ne mériterait même pas le titre d’Histoire conjecturale, mais tout au plus celui de pure fiction romanesque. » (7)
Il persiste néanmoins à exposer la façon dont il présuppose l’évolution par laquelle seraient passés les humains, une évolution qui témoignerait à la fois de la distance prise avec la vie animale et, dans le même mouvement, du rôle grandissant de la raison. Pour ce faire - cela mérite d’être relevé, même si Bourdieu n’en dit mot -, il trace un parallèle entre sa propre conjecture et le sens qu’il conviendrait d’accorder aux chapitres II à VI de la Genèse ou, à tout le moins, à certains de leurs versets. Un exemple (et pas n’importe lequel) permet, je crois, de saisir la manière dont Kant argumente :
« L’homme trouva bientôt que l’excitation sexuelle, qui chez les animaux repose seulement sur une impulsion passagère et la plupart du temps périodique, était susceptible pour lui de se prolonger et même de s’accroître sous l’effet de l’imagination, qui fait sentir son action avec d’autant plus de mesure sans doute, mais aussi de façon d’autant plus durable et plus uniforme, que l’objet est soustrait aux sens ; ce qui évite la satiété qu’entraîne avec soi la satisfaction d’un désir purement animal. La feuille de figuier (III. 7 [de la Genèse]) fut donc le résultat d’une manifestation de la raison bien plus importante que toutes celles qui étaient survenues antérieurement au tout premier stade de son développement. Car le fait de rendre une inclination plus forte et plus durable, en retirant son objet aux sens, dénote déjà une certaine suprématie consciente de la raison sur les inclinations et non plus seulement, comme au degré inférieur, un pouvoir de les servir, sur une plus ou moins grande échelle. Le refus fut l’habile artifice qui conduisit l’homme des excitations purement sensuelles vers les excitations idéales, et peu à peu du désir purement animal à l’amour. Et, avec l’amour, le sentiment de ce qui est purement agréable devint le goût du beau, découvert d’abord seulement dans l’homme, puis aussi dans la nature. (8)
Bourdieu cite le passage souligné. (9) C’est que le propos est à ce point significatif - je vise là l’évocation de l’amour -, qu’il commence par cette référence avant d’énumérer une série de passages de la Critique du jugement qui révèlent le souci de Kant de flatter la pensée dans un sens quasi cartésien (10), ce qui conduit le maître de Königsberg à poser que « le goût est la faculté de juger un objet ou un mode de représentation par l’intermédiaire de la satisfaction ou du déplaisir de manière désintéressée. » et que « le beau est ce qui est représenté sans concept comme objet d’une satisfaction universelle » (11)
Le renvoi à la nature de ceux qui succombent à la facilité, Bourdieu l’interprète comme ce souci de distinction qui confine les classes dominées dans la vulgarité, sans même qu’il soit possible d’objectiver les raisons de ce rejet. Et bien des formes de vulgarité expriment à leur façon le contre-rejet d’un goût dont l’autorité est soupçonnée.
Ainsi, les conjectures de Bourdieu, quant à elles, dénoncent le goût pur et, en conséquence, cette distinction qu’opère Kant entre l’art libre et l’art mercenaire (12). Si elles méritent d’être qualifiées de conjectures, c’est parce qu’elles contiennent davantage que ce que manifestent les importantes enquêtes dont l’analyse précède ce dernier post-scriptum où elles sont avancées. (13) Le procédé est bien entendu légitime, dès lors qu’il s’agit d’étendre la réflexion au-delà des seules observations.
Autrement contestable est la désinvolture avec laquelle je me permets de commenter sans précaution des textes qui mériteraient un décryptage sérieux et prudent, un décryptage dont je me dispense pour exhiber mes propres conjectures, autrement nonchalantes que celles évoquées jusqu’ici. En fait, j’ai souhaité donner une idée de la complexité du problème que pose la culture cultivée telle que - il y a quarante ans - on la devait encore à la bourgeoisie et à la petite-bourgeoisie. J’ai été et je reste convaincu que ce savoir hérité a toujours emporté avec lui l’arbitraire d’un privilège qui a effectivement assis la domination de catégories sociales qui le détenaient ou ambitionnaient de le détenir. L’attachement que je lui voue et que je dois très probablement à mes origines piccolo piccolo borghese (pour reprendre une expression qui servit de titre à un film de Mario Monicelli), je ne m’en suis rendu compte que lorsqu’il a été de plus en plus déstabilisé, c’est-à-dire - sans doute - lorsque je n’ai plus pu moi-même user de sa puissance. (14)
Aujourd’hui, je demeure persuadé que le beau n’est pas moral, contrairement à ce que pensaient Platon et Kant. Je demeure également persuadé que la culture cultivée - celle catéchisée par la bourgeoisie - distinguait arbitrairement ce qui consolide la domination, y compris en obtenant la complicité de la frange dominée de la classe dominante.
Mais voilà ! Le fait est que je ne puis me défaire de mes goûts et de mes dégoûts, même lorsque je n’en aperçois aucun fondement rationnellement ou moralement justifié. Je n’en tire aucune fierté, plutôt un sentiment d’usurpation et un désir de réserve. Une inclination néanmoins à préférer mes préférences, une inclination dont je mesure sans cesse combien elle est malaisée à déjouer.
Je ne me trouve pas d’excuse. Mais, je dois bien l’avouer : je suis nostalgique de la bourgeoisie.
(1) Le petit-bourgeois qui sera raillé au XXe siècle n’est pas celui dont Marx et Engels parlent dans le chapitre III, I, b) du Manifeste du parti communiste. Celui-ci est le devancier de la bourgeoisie, alors que celui-là est l’arriviste qui s’y croit déjà. (Cf. Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste suivi de la “Contribution à l’histoire de la Ligue des communistes” par F. Engels, Bureau d’éditions, 1938, pp. 32-34.)
(2) Karl Marx et Friedrich Engels, Op. cit., p. 27.
(3) Cf. Friedrich Nietzsche, “Généalogie de la morale” in Oeuvres II, trad. par Henri Albert et Jacques Le Rider, Robert Laffont, Bouquins, 2009, pp. 787-789.
(4) Marc Bloch, L’étrange défaite, Gallimard, Folio, 1990, pp. 194-195. Ce qui suit l’extrait cité mérite également d’être lu quant à ce qu’il dit de la bourgeoisie. Je remercie Françoise Cornet d’avoir attiré mon attention sur ce passage.
(5) Emmanuel Kant, “Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine” in Opuscules sur l’histoire, trad. de Stéphane Piobetta, Flammarion, GF-Flammarion, 1990, pp. 145-164.
(6) Cf. Portail lexical de l’ATILF.
(7) Kant, Op. cit., p. 145.
(8) Ibid., p. 150. C’est moi qui souligne.
(9) Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Éd. de Minuit, Le sens commun, 1979, p. 569, note 7.
(10) L’ambivalence de la pensée kantienne transparaît dans des propos qui contrastent avec l’affirmation de la force d’une pensée libre et rationnelle, comme par exemple lorsqu’il écrit : « Quel que soit le concept que, du point de vue métaphysique, on puisse se faire de la liberté du vouloir, il reste que les manifestations phénoménales de ce vouloir, les actions humaines, sont déterminées selon des lois universelles de la nature, exactement au même titre que tout autre événement naturel. » (Kants Gesammelte Schriften, Königliche Preussische Akademie der Wissenschaft, 1902-1910, VIII, 17, cité par Alain Renaut dans sa présentation de la Critique de la faculté de juger, Éd. Flammarion, 2000, p. 43.)
(11) Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, trad. de Alain Renaut, p. 189.
(12) Ibid., § 43, pp. 288-290.
(13) Il est important de noter que l’enquête principale fut réalisée en 1963 et que les enquêtes externes complémentaires ont été pour la plupart réalisées entre 1963 et 1976, c’est-à-dire à divers moments qui renseignent sur des situations qui ont pu évoluer et qui sont toutes assez antérieures à la publication du livre. (Cf. Pierre Bourdieu, Op. cit., annexes 1 et 2, pp. 587-613.
(14) Dans les années 60, c’était un atout important lors des examens oraux à l’université.