Philosophie et politique
de Bertrand Russell
Depuis quelques années - disons depuis la pandémie -, on entend dire que le monde est profondément bouleversé. Les guerres et les tensions politiques sont désormais ressenties bien autrement qu’elles ne le furent il y a peu encore, notamment en raison d’une matrice décisionnelle des États-Unis devenue très incertaine et d’une réaffirmation de l’impérialisme russe. En outre, alors que les dommages climatiques et environnementaux sont désormais patents, les politiques sensées y répondre se raréfient. Et, dans le même temps, les politiques sociales sont rabotées et les concurrences économiques se font plus brutales et plus cyniques que jamais.
Qui dit bouleversement dit également disparition d’un état des choses antérieur. Or, qu’est-ce qui caractérisait cet état antérieur ? C’est d’autant plus malaisé à préciser que, depuis le bouleversement évoqué, il est souvent vu comme un état stable au cours duquel ce qui se manifeste aujourd’hui de la façon la plus distincte n’avait quasi aucune chance de se manifester alors.
Je ne me sens pas en mesure de donner aux questions ainsi posées le moindre commencement de réponse. Mais j’ai pensé qu’il serait intéressant de se pencher sur un texte que l’on doit à Bertrand Russell et qui dépeint, à l’aube de l’après-guerre, des conceptions qui, bien que peu partagées, entretiennent un lien assez étroit avec ce qui sera l’état du monde occidental pendant quelque quatre-vingts ans.
Ce texte a été publié en français en 2024 dans un recueil reprenant le titre de plusieurs publications originales anglaises : Essais impopulaires (1). Il s’intitule “Philosophie et politique” (2).
L’idée à partir de laquelle Russell va juger politiquement le monde au sortir de la guerre (il s’exprime en 1946), c’est l’idée d’un rapport existant entre les philosophies et les positionnements politiques.
« L’empirisme a, grosso modo, un rapport avec le libéralisme, mais Hume était un conservateur ; ce que les philosophes appellent “idéalisme” a, d’une manière générale, un rapport similaire avec le conservatisme, mais Thomas Hill Green était un libéral. » (p. 9)
Et il ajoute :
« Dans la plupart des pays civilisés et à la plupart des époques, la philosophie a été une matière à propos de laquelle les autorités ont exprimé une opinion officielle et, sauf quand la démocratie libérale prévaut, c’est encore le cas. » (p. 10)
Peut-on en conclure que Russell manifeste là sa préférence pour ce qu’il appelle la démocratie libérale, c’est-à-dire qu’il adopte en l’occurrence un positionnement politique ? Oui, sans aucun doute. Mais il va ensuite justifier son positionnement par des choix philosophiques. Et pour ce faire, il distingue deux conceptions de la philosophie : d’un côté, celle qui a sa préférence et qui étudie la connaissance, sans se mêler de la vertu, laquelle « devrait être laissée aux parents, aux instituteurs et aux Églises » (p. 11) ; de l’autre, celle qui tente « de produire une synthèse de la science et de la religion, ou, de façon peut-être plus exacte, de combiner une doctrine relative à la nature de l’univers et à la place de l’homme dans celui-ci, avec une éthique pratique lui inculquant ce que l’on considère comme la meilleure façon de vivre. » (p. 11) C’est évidemment cette dernière conception qui sera sa cible. Et n’y va pas par quatre chemins.
« La plupart des philosophies ont été une réaction contre le scepticisme ; elles se sont développées à des époques où l’autorité ne suffisait plus à produire le minimum de croyances socialement nécessaires, en sorte que des arguments théoriquement rationnels devaient être inventés afin de s’assurer d’un résultat identique. Cette intention a conduit à une profonde duplicité qui a corrompu la plupart des philosophies, aussi bien anciennes que modernes. On a craint, souvent de façon inconsciente, qu’une pensée claire ne mène à l’anarchie, et cette crainte a conduit les philosophes à se cacher dans les brouillards des sophismes et de l’obscurité. » (p. 12)
Le constat s’impose : le propos est à la fois sommaire et péremptoire. Partant du fait qu’il s’agissait d’une conférence, on peut comprendre qu’il importait sans doute d’être accessible, fût-ce au prix de simplifications réclamées par tout abrégé. Mais, en l’occurrence, la schématisation ne doit pas tout, me semble-t-il, à l’effort didactique. Que ce soit la réaction contre le scepticisme, que ce soit l’invention d’arguments théoriquement rationnels, que ce soit la duplicité supposée ou le rôle qu’aurait joué la crainte de l’anarchie, il est difficile d’admettre que ces déterminations aient pu, à elles seules, affecter « la plupart des philosophies ». Il faudra revenir sur le caractère à la fois superficiel et expéditif de son propos.
La plupart des philosophies auraient donc été atteintes, mais il y a des exceptions. Et de citer Protagoras et Hume. Protagoras, sans doute en raison de son agnosticisme (« Des dieux, je ne sais ni s'ils sont ni s'ils ne sont pas » (3)) et de la réputation qui lui fut faite d’avoir suggéré la démocratie à Périclès (4). Hume, parce que son scepticisme l’a mis à l’abri de tout dogmatisme et l’a conduit à se reposer sur « la négligence et l’inattention » (p. 13) pour conjurer les projets de réforme les plus dangereux. Pourtant, pour Russel, les véritables adversaires de Platon et de Hegel - ceux qui leur donnèrent le plus de fil à retordre - furent les empiristes, : Démocrite en ce qui concerne Platon et Locke en ce qui concerne Hegel. « Dans chaque cas, l’empirisme était associé à la démocratie et à une éthique plus ou moins utilitariste. » (p. 14)
La charge contre Platon et Hegel n’est pas tendre.
Parlant de la guerre du Péloponnèse, Russell écrit :
« Cette guerre concentrait la lutte qui allait s’installer à travers le monde hellénique entre la démocratie et l’oligarchie. Sparte soutenait l’oligarchie, comme la famille de Platon et ses amis qui étaient ainsi conduits à devenir des collabos. On accuse leur trahison d’avoir contribué à la défaite d’Athènes. Après cette défaite, Platon se mit au travail pour chanter les louanges des vainqueurs en élaborant une utopie dont les principales caractéristiques étaient inspirées par la constitution de Sparte. Son habileté artistique est toutefois telle que les libéraux n’ont jamais remarqué ses tendances réactionnaires jusqu’à ce que ses disciples Lénine et Hitler les alimentent avec des exégèses pratiques. » (p. 15) (5)
En ce qui concerne Hegel, avant même de synthétiser les grandes lignes de sa philosophie, Russel écrit :
« Sa philosophie est si bizarre qu’on n’aurait pas pu s’attendre à ce qu’il soit capable de faire en sorte que des hommes sensés l’acceptent, mais il en a été capable. Il l’a développée avec tellement d’obscurité que l’on a pensé qu’elle devait être profonde. Elle peut être très facilement exposée clairement en monosyllabes, mais son absurdité devient alors évidente. » (p. 18)
Ce qu’il décrit ensuite, c’est une pensée recroquevillée sur elle-même qui nous empêcherait par exemple de penser le cap Horn « d’une façon banalement géographique » (p. 20).
Et politiquement ?
« […] le rapport est évident. Il résulte de sa métaphysique que la liberté véritable consiste à obéir à une autorité arbitraire, que la libre parole est le mal, que la monarchie absolue est le bien, que l’État prussien est le meilleur qui soit à l’époque où il écrit, que la guerre est bonne, et qu’une organisation internationale pour une entente pacifique en vue de régler les conflits serait un malheur. » (p. 20)
Pour Russel, la solution philosophique - autrement dit la seule philosophie qui justifie théoriquement la démocratie -, c’est l’empirisme. Et sa référence, c’est Locke. Politiquement, cela conduit à la théorie libérale, laquelle « est un produit intermittent du commerce » (p. 23).
« Le rapport entre le commerce et le libéralisme a des raisons évidentes. Le commerce met les hommes en contact avec des coutumes tribales différentes des leurs, détruisant ainsi le dogmatisme du sédentaire. La relation entre l’acheteur et le vendeur relève d’une négociation entre deux parties qui sont libres toutes les deux ; elle est plus profitable quand le vendeur ou l’acheteur est apte à comprendre le point de vue de l’autre partie. […]
Le credo libéral, en pratique, est celui du vivre et laisser vivre, de la tolérance et de la liberté pour autant que l’ordre public le permet, de la modération et de l’absence de fanatisme dans les programmes politiques. […]
L’essence de la posture libérale ne consiste pas à savoir quelles opinions sont exprimées, mais comment elles le sont : au lieu d’être exprimées de façon dogmatique, elles le sont avec circonspection, avec la conscience qu’un nouvel élément de preuve peut à tout moment conduite à leur abandon. » (p. 24)
Tout cela amène finalement Russel à se prononcer comme suit :
« La théorie empiriste de la connaissance - à laquelle j’adhère avec quelques réserves - est à mi-chemin entre le dogme et le scepticisme. » (p. 26)
« J’en conclurai que de nos jours, comme à l’époque de Locke, le libéralisme empirique (qui n’est pas incompatible avec le socialisme démocratique est la seule philosophie qui puisse être adoptée par un homme qui, d’une part, exige une certaine preuve scientifique de ses croyances, et qui désire, d’autre part, le bonheur humain plutôt que la prédominance de tel ou tel parti, ou de telle ou telle croyance. » (p. 30)
J’avais parlé de conceptions bien peu partagées, parce que si l’on additionne toutes les oppositions au libéralisme qui s’exprimèrent au cours des quatre-vingts dernières années, on s’apercevrait que ce courant - on évoque ici un courant autant économique que politique, bien sûr - serait loin d’être majoritaire. Et c’est cependant ce courant qui dominera les institutions, les échanges, la vie sociale pratique et le commerce, comme si la démocratie restait étroitement associée aux dispositions organisant la production et la répartition des ressources. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on appelle le libéralisme. Cette concordance - souvent non dite - a sans doute représenté cet état des choses stable que j’évoquais lorsqu’il était question d’un monde aujourd’hui profondément bouleversé. La coïncidence entre l’effet longue durée de cette concordance et les propos tenus en 1946 par Bertrand Russell est à la fois remarquable et étonnante.
L’étonnement vient d’abord de la confiance accordée au marché, alors que le bouleversement actuel illustre notamment la violence avec laquelle les échanges peuvent être imposés. Il vient ensuite du rapport établi entre une option économico-politique et une option philosophique. C’est un peu comme si Russell avait souhaité s’accorder une cohérence la plus absolue possible. La question qui se pose alors ne serait-elle pas la suivante : pour atteindre cette cohérence, n’a-t-il pas introduit dans les jugements qu’il porte sur la philosophie et sur son passé des biais qui démentent un peu le souci de rigueur et d’objectivité qu’il a sans cesse réclamé ?
Il y a beaucoup de vrai dans ce qu’il dit de Protagoras, de Démocrite, de Platon, de Hume, de Locke, de Hegel. Du moins c’est ce que je suis poussé à reconnaître sur la base de mes propres convictions. Mais je trouve qu’il y a aussi quelque chose qui ressemble à une caricature que la philosophie, dans son ensemble, ne mérite pas. Tantôt, Russel balaie les incertitudes, tantôt il stigmatise des aspects qui ne sont pas totalement représentatifs des œuvres évoquées, tantôt encore il flirte avec l’anachronisme en attribuant à des penseurs anciens des dilemmes récents. Laisser croire que Lénine et Hitler auraient été les disciples de Platon me semble aussi inopportun que de regarder les Lumières comme la source du totalitarisme. L’histoire de la philosophie témoigne d’une richesse d’idées qui ne peut être amputée sur la seule base d’une opposition catégorique.
J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce qui me semble être une forme assez particulière de naïveté chez Bertrand Russell. (6) J’en vois une confirmation dans ce texte “Philosophie et politique” aujourd’hui disponible en français. Car ce qui l’amène à brocarder aussi inconsidérément Platon et Hegel trouve certainement sa justification à ses yeux dans cette passerelle liant selon lui philosophie et politique. Non qu’il n’y ait des rapprochements à tenter d’éclaircir. Mais certainement moins rudement qu’il ne s’y livre.
Et je ne renie ainsi rien des sympathies que j’éprouve à l’égard de Russell et de l’empirisme logique.
(1) Bertrand Russell, Essais impopulaires, trad. de Bernard Kreise, Les Belles Lettres, Le goût des idées, 2024.
(2) La publication des Belles Lettres précise que les Unpopular Essays ont été publiés pour la première fois en 1921 à Londres chez George Allen & Unwin et réédités en 2009 par la Bertrand Russell Fondation, mais il n’indique pas à quelles dates a été prononcé et publié “Philosophie et politique”, alors qu’il s’agissait d’une conférence. Le contenu de la publication a évidemment varié au fil du temps. D’une recherche personnelle, je crois pouvoir affirmer que ce texte a été rédigé en octobre 1946 et publié en 1947 à Londres par la National Book League by the Cambridge University Press. La version originale, en anglais, est consultable sur le site de SCRIBD.
(3) Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique, p. 76-77 - DK B4.
(4) Cf. Jean-Marc Narbonne, Protagoras, premier penseur de la démocratie. Une relecture philosophique et historique, Vrin, 2024 (que je n’ai pas lu).
(5) Russel note en outre : « En 1920, j’ai comparé
l’État soviétique à la République de Platon, ce qui m’a valu une indignation égale des communistes
et des platoniciens. » (p. 30) Il qualifie même La République de « pamphlet totalitaire (p. 15)
(6) Cf. mes notes des 19 décembre 2014 et 29 octobre 2019.
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