lundi 22 juin 2026

Anecdote : ce qu’on croit de la croyance

À propos de ce qu’on croit de la croyance

Je ne suis certainement pas seul à le remarquer : certaines de nos convictions acquièrent à nos yeux une valeur telle qu’elles nous poussent à réagir sur un mode proche du réflexe. Dernièrement, j’en aperçus les effets dans mon propre comportement, alors que je m’efforçais de convaincre une amie qu’elle défendait elle-même des convictions de cette nature.

Que je vous raconte !

L’amie dont je parle possède un jardin dont elle a grand soin. Il faisait grand beau temps et elle m’avait proposé de le parcourir, fière qu’elle était - à juste titre - des magnifiques floraisons qui s’y déployaient.

Je ne sais plus trop comment cela advint, mais elle évoqua un ami commun qui prétendait volontiers que la croyance en Dieu était parfaitement irrationnelle et qu’un minimum d’intelligence devait nous convaincre de n’y pas croire. Et elle affirma avec force qu’elle partageait cette opinion.

— Pourquoi les gens sont-ils naïfs au point de croire en Dieu ? me dit-elle.

— Naïfs ! Pourquoi les veux-tu naïfs ? Peut-être estiment-ils que croire en Dieu est plus conforme au contexte dans lequel ils se voient vivre.

— Mais non, s’emporta-t-elle, il suffit de réfléchir un peu pour s’apercevoir que la croyance en Dieu ne repose sur rien de probant.

— Ce n’est pas toujours une question de preuve…

Et là elle se courrouça :

— Comment peux-tu dire une chose pareille ? Tu as retourné ta veste, ou quoi ? Je te croyais athée et voilà que tu défends les chrétiens !

Ce fut à mon tour de m’irriter :

— As-tu conscience du fait que, depuis Augustin jusqu’au XVIIe siècle, les auteurs les plus estimables - ceux qui ont laissé une œuvre à la postérité - étaient tous croyants, et croyants convaincus, au point pour plus d’un de ne pas imaginer un instant qu’il soit possible d’être athée ?

J’avais parlé sur le ton de celui qui sait, en élevant quelque peu la voix. Elle riposta, criant presque :

— Mais ils n’avaient pas les connaissances que nous avons ! Je parle des croyants d’aujourd’hui. Pas de ceux qui, dans le passé, avaient l’excuse de ne pas disposer du savoir scientifique.

Je me tus un moment. Qu’elle s’agace que je ne partage pas une opinion qui, à son estime, ne peut être raisonnablement contestée, rien d’étonnant. D’autant qu’elle partage sa certitude avec des amis chers, dignes de confiance. Mais que moi-même je m’impatiente qu’elle ne s’aligne pas sur les tempéraments que je lui propose, voilà qui ressemble fort à l’arroseur arrosé.

— La science ne résout en rien la question, repris-je d’une voix calme et douce.

Calme et douce : nouvelle stratégie mise au service de ma conviction, celle dont je ne démords pas.

— Tu diras ce que tu veux ! Moi, je ne peux pas croire en Dieu. Jamais !

Elle avait dit ça avec la fermeté qui convient à une profession de foi. Elle ajouta :

— Pour finir, toi, que crois-tu ?

Nouveau silence de ma part, sans doute destiné à donner plus de poids à ce que j’allais dire.

— Là n’est pas la question, fis-je enfin.

— …

— C’est en réfléchissant aux conditions qui poussent et ont poussé à croire en Dieu que l’on comprendra peut-être à quel point nous avons nous-mêmes été poussés à l’incroyance. Chaque croyance obéit à des déterminations qui rendent mystérieuses les vraies raisons de croire ou de ne pas croire. Nous raisonnons à partir de nos convictions bien davantage que nous ne nous formons nos convictions à partir de nos raisonnements.

Cela dit, j’eux tellement le sentiment de faire le docte que je m’empressai d’ajouter sur le ton de la surprise :

— Oh, ton cerisier donne à plein ! Ce sont des bigarreaux ?

— Des burlats, fit-elle. Puis elle murmura :

— Et quand tu crois que nous sommes déterminés à croire ou à ne pas croire, raisonnes-tu pour le croire ou le crois-tu avant de raisonner ?

— Je peux en goûter quelques-unes ?

2 commentaires:

  1. Cher Jean, au-delà du plaisir de voir apparaître votre nom dans ma boîte mail, je me permets de réagir à votre anecdote car il me semble qu'il y a là matière à plus de réflexion. Me posant moi aussi des questions sur le bien-fondé de mes croyances (ou de ma foi, selon le poids que l'on souhaite donner aux mots), j'essaie modestement de remonter aux origines de l'histoire. Je lis en ce moment l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée, ouvrage qui cite de nombreux passages de chroniqueurs et de pères de l'église des premiers siècles comme Flavius Josèphe, Philon, Papias, Irénée et d'autres. Il m'apparaît qu'il est possible de mener une lecture historique et critique de ces écrits, que les faits qu'ils rapportent se rattachent au plus près des prémices du récit.
    Je reste fort étonné que tant d'acteurs ont choisi, en ces périodes troublées des deux premiers siècles, d'honorer leur foi par le martyre consenti, convaincus qu'ils étaient de la véracité des événements dont ils avaient été les témoins, directs ou indirects. Ce n'est pas la naïveté qui transparaît dans ces récits mais la détermination. Alors oui, cela fait plus de deux mille ans mais les sources existent encore pour investiguer et elles semblent nombreuses. Avant d'affirmer détenir la vérité, dans un sens comme dans l'autre, il faut construire son raisonnement avec des éléments probants. N'est-ce pas là faire preuve d'intelligence ?
    Bien à vous,
    Xavier Veithen

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Cher Xavier,
      L’anecdote n’avait assurément pas pour but d’explorer le bien-fondé des croyances, mais, bien au contraire, d’illustrer la fougue avec laquelle chacun défend ce qu’il croit vrai comme une évidence.
      La plus saine des démarches consiste peut-être à prendre pour cible ses propres convictions et à tenter de les fragiliser, ne serait-ce pour en mesurer la relativité.
      Le christianisme des tout premiers siècles était très différent de ce qu’il deviendra ultérieurement et bien des questions se posent quant à savoir ce qu’il fut exactement. Au début du IVe siècle, Eusèbe de Césarée en a raconté l’histoire à sa façon. Je n’en ai lu que des passages, ceux consacrés au rôle qu’il a joué dans les conciles de Nicée et d’Antioche, alors qu’il soutenait Constantin Ier.
      Pour ceux qui en ont le loisir, il est évidemment utile et formateur d’étudier le passé ; cela peut être le meilleur antidote à notre chronocentrisme.
      Merci pour ton commentaire.

      Supprimer