mardi 20 janvier 2026

Note d’opinion : le règne des plus riches

À propos du règne des plus riches

Même s’il importe d’être conscients qu’ils échappent à notre entendement, il n’est peut-être pas inutile de réfléchir aux déterminants de l’histoire. Ils sont généralement masqués par des opinions qui prétendent les circonscrire. C’est la puissance de ces opinions qui confère à la possession et au contrôle des médias une importance bien plus décisive qu’on pourrait le croire. Tenter d’identifier les forces les plus influentes passe sans doute par la compréhension des luttes dont sont l’objet les hégémonies convictionnelles.

Prenons l’exemple de l’actualité, c’est-à-dire des faits et problèmes récents sensés indiquer ce qui vaut qu’on s’y arrête. J’en choisis quatre, sans prétendre qu’ils représentent toujours les plus communément évoqués : le dérèglement climatique et biologique, la guerre en Ukraine, la prépotence irrationnelle de Donald Trump et le désastre humain à Gaza. Sont-ce là les difficultés qui méritent de retenir particulièrement l’attention dès lors que l’on chercherait à définir les piliers d’une politique efficace pour l’ensemble des populations ? Laquelle des quatre devrait être jugée prioritaire ? En existe-t-il d’autres, ignorées ou celées ? Ces questions sont tout, sauf simples.

On peut aussi prendre le problème à l’envers, c’est-à-dire examiner ce dont témoignent les orientations politiques actuellement les plus soutenues, telles la déconsidération des immigrés, la chasse aux abus sociaux, le ciblage des économies budgétaires, l’exacerbation des conflits religieux et culturels, le marchéage de solutions prétendument écologiques, les exigences d’efforts militaires, le soutien d’une production agricole intensive, etc. Il s’agirait alors d’examiner quels intérêts satisfont ces orientations et de quelle façon elles sont encouragées par ce qu’on appelle l’actualité, telle que les médias la traite.

Ce qui semble difficilement contestable, c’est le changement qui - à tout le moins dans les pays occidentaux - a affecté la vision la plus courante de l’avenir. En quelques années, on est passé d’un mixte d’espoirs et d’inquiétudes dans lequel l’espérance dominait - en grande partie sur la lancée d’un état d’esprit né juste après la Seconde Guerre mondiale - à un mixte inverse, caractérisé par la primauté des alarmes. Si la peur de l’avenir prend le dessus, c’est très probablement parce que le monde social a cessé en bonne partie de représenter le lieu qui, au-delà de ses contraintes et de ses chicanes, garantissait souvent secours, sécurité et opportunité à tout un chacun. Reste évidemment à se demander pourquoi.

Surmontant mon scepticisme quant à la possibilité d’être clairvoyant sur le sujet, j’ose dire que ce qui m’est depuis très longtemps apparu comme la source principale des errements qui ont sans cesse accompagné l’accroissement des moyens de production, c’est ce qui mérite d’être appelé le surplus. Quand intervint la révolution néolithique - grosso modo il y a quelque 12000 ans -, la domestication des animaux et des plantes fit naître un surplus, c’est-à-dire une quantité de ressources alimentaires excédant les besoins. Ce surplus, qui permit de développer des activités étrangères à la survie immédiate, sépara ceux qui ont pu en disposer de ceux qui en restaient privés. Il en résulta des conséquences à ce point nouvelles et durables que le monde en fut profondément modifié jusqu’aujourd’hui.

On peut imaginer une histoire du surplus qui s’efforcerait de retracer la manière dont l’écart provoqué par son émergence a marqué l’évolution des institutions, des idéologies et des mœurs. Sans préjuger de ce que l’étude approfondie de cette histoire révèlerait, on peut supposer que tous les aspects du monde social d’aujourd’hui seraient inscrits dans les conséquences ultimes des métamorphoses que l’existence du surplus a provoqué. Si l’écart a grandi, il fut aussi l’objet de multiples sursauts dont on peut par exemple citer - parmi les plus connus - la démocratie athénienne, la République romaine, la Grande Charte d’Angleterre, la Glorieuse révolution, la Révolution américaine ou la Révolution française. Ces exemples doivent quelquefois beaucoup à des penseurs tels Périclès, Locke, Montesquieu ou Rousseau, lesquels n’ont pu penser à des innovations politiques qu’en raison de la part prise au surplus. La culture cultivée elle-même - aujourd’hui si menacée - doit elle aussi de s’être construite en bénéficiant du surplus. Et la survenance de ce que l’on qualifia si volontiers de progrès puise sa première origine dans ce même écart.

Dire les choses comme je viens de le faire pourrait laisser croire que l’évolution fut relativement linéaire. Il n’en fut rien. Une part des bénéficiaires du surplus a fortement combattu pour maintenir ou accroître l’écart. C’est ainsi que certains sursauts furent l’occasion d’une aggravation des différences, que ce soit dans l’accès au pouvoir comme dans la disponibilité des ressources. Un seul exemple, particulièrement saillant, occulte les autres, pourtant nombreux ; je veux parler de ce qu’on appelle la Révolution d’octobre. Encore cet exemple pourrait-il - qui sait ? - être dépassé par le mouvement qui se dessine à présent avec l’accession au pouvoir de personnages d’un certain point de vue aussi comparables que Netanyahou, Berlusconi, Poutine, Sarkozy et Trump. Ce qui se cache derrière ceux-ci, c’est la porte ouverte à la puissance des milliardaires sur le monde. L’écart est devenu abyssal, aussi bien par l’appauvrissement des désargentés (50 % de la population mondiale possède aujourd’hui moins de 1 % des richesses) que par l’enrichissement des nantis (1 % des plus riches possède 50 % des richesses).

En ce mois de janvier 2026, Oxfam International a publié un rapport intitulé Résister au règne des plus riches. Défendre la liberté contre le pouvoir des milliardaires. C’est sa lecture qui m’a inspiré la présente note et son titre. Je ne puis qu’insister sur l’intérêt et l’importance d’en prendre connaissance. Voici le lien qui permet d’accéder à sa version française :

FR - Resisting the Rule of the Rich



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