dimanche 26 juillet 2026

Note de lecture : Jane Austen

Persuasion
de Jane Austen


Je viens de relire Persuasion de Jane Austen (1). Et je l’ai relu dans la version qui fut celle de ma première lecture, au tout début des années 80. La traduction de Belamich n’est certainement pas la meilleure (2), mais j’aime mesurer ce que je découvre dans une relecture sans supposer que ma vision nouvelle de l’œuvre s’expliquerait par le renouvellement de la traduction.

Au tout début des années 80, je m’intéressais tout particulièrement à la sociologie, non seulement parce que je venais de me voir confier des cours de sciences sociales dans l’Enseignement supérieur de la Province de Liège, mais aussi parce que je sortais d’une lecture enthousiaste de La distinction de Pierre Bourdieu. Et pourtant, si mes souvenirs sont bien conformes aux faits, je lus Persuasion peu après avoir lu Raison et sentiments (3) et je le lus avec la conviction très répandue à l’époque que Jane Austen était une écrivaine longtemps condamnée injustement à rester anonyme, critique du monde social qui fut le sien, habile à raconter des intrigues dans lesquels l’amour et la bonté devaient sans cesse déjouer les ruses de l’inégalité et de l’argent et, de bien des façons, romantique avant la lettre. Ce qui n’est pas faux.

Lire un livre - tout particulièrement un roman -, c’est souvent le mettre à l’épreuve de ce que l’on croit qu’il est avant même de l’ouvrir. C’est ce qui me conduit à supposer que lorsque je lus Persuasion pour la première fois, je vivais dans l’impatience de voir Anne Elliot et Frederick Wentworth calmer leurs craintes de ne plus s’aimer. Oui, je ne suis pas moins sentimental qu’un autre et, ignorant presque tout du récit, je ne pouvais pourtant pas imaginer un autre dénouement que celui qui rapprocherait définitivement les cœurs purs que l’ordre social avait désunis.

Aujourd’hui, je ne pouvais relire ce livre dans les mêmes dispositions. Avant même d’attaquer la première page, je savais où l’histoire me mènerait et j’étais quelqu’un d’autre que celui que je fus au début des années 80. En outre, je dois avouer avoir été quelque peu alerté sur l’engouement que connut Jane Austen à la fin du XXe siècle lorsque je pus suivre la mini-série télévisée que Simon Langton consacra à Orgueil et préjugés (4). Non que je veuille bouder mon plaisir, bien loin de là. Mais cette adaptation accentuait tant la réhabilitation de l’homme injustement détesté que l’orgueil mis en lumière était bien davantage celui de l’homme bien qui ne cherche aucunement à paraître tel, plutôt que celui de ceux qui refusaient tout commerce avec celui que la rumeur disqualifiait. Et ce déplacement me semblait nourrir une naïveté supplémentaire qui masquait le jeu le plus subtil d’entre les jeux subtils.

Bref, cette fois, mon attention se porta par exemple sur ceci :
« Anne n’avait pas besoin de cette visite à Uppercross pour apprendre que le passage d’un milieu à un autre, même distant de trois milles seulement, comporte souvent un changement total de conversations, d’opinions et d’idées. Elle n’y avait jamais séjourné auparavant sans en avoir été frappée ou sans avoir désiré que d’autres Elliot eussent, comme elle, l’avantage de voir combien inconnues ou inaperçues ici étaient les affaires qui, au château de Kellynch, étaient traitées comme étant de notoriété générale et d’intérêt public ; pourtant, avec toute son expérience, elle croyait qu’elle devait maintenant se résigner à sentir qu’une nouvelle leçon, dans l’art de connaître le néant que nous sommes hors de notre propre cercle, lui était devenue nécessaire […] » (p. 42)
Il y a dans ce petit passage - et dans bien d’autres du même ordre -, quelque chose comme une lucidité sur la mécanique du monde social.

De quel monde social s’agit-il ?

L’histoire se passe dans un périmètre assez étroit du sud-ouest de l’Angleterre, dans le Somerset et le Dorset, principalement à Bath, à Lyme Regis et dans le village fictif d’Uppercross. Je connais cette région pour y avoir voyagé et j’imagine aisément qu’elle fut regardée jadis comme un monde assez clos, notamment très à l’écart des rumeurs politiques. C’est en tout cas de cette façon que Jane Austen nous le donne à voir, particulièrement dans Persuasion. Le récit se déroule au moment où il a été écrit, c’est-à-dire durant les années 1814 et 1815, alors que la lutte victorieuse contre Napoléon touche à sa fin. Mais seuls les officiers de marine du roman, progressivement libérés de leurs charges militaires, laissent transparaître des conséquences du conflit franco-anglais.

Il y a là un univers structuré par les différences de classe qui est rendu vécu comme allant de soi. Bien sûr, les tensions, les haines, les jalousies, les bassesses y foisonnent. Mais ce microcosme garde sa spécificité en ceci que l’ordre des choses prime sur toute considération qui en viendrait à vouloir le bousculer. Les révolutions américaine et française sont ignorées, les idées nouvelles qui ont agité les milieux londonien et parisien sont également méconnues, alors même que la littérature - Walter Scott et George Gordon Byron, par exemple - est appréciée et débattue. La vertu elle-même, rare et propice à désigner les vrais héros de l’histoire, doit beaucoup à l’étiquette et vise avant tout à conduire le récit depuis les apparences de l’honnêteté jusqu’à sa vérité finale.

Peut-être l’intérêt qu’il y a aujourd’hui à lire Jane Austen réside-t-il dans ce rappel si utile que les manières de penser sont toujours plus fortes que les raisons qui les expliquent, voire qui les justifient. Ce qui pourrait éventuellement guérir de ce travers si peu conscient qui nous voit supposer que notre morale est la bonne, temporellement et géographiquement.

On a souvent dit que Jane Austen, aussi bien par sa stature d’écrivaine que par la place que les femmes occupent (et aussi n’occupent pas) dans ses récits, avait lucidement évoqué la condition féminine. Et on est allé jusqu’à dire qu’elle était somme toute une féministe avant la lettre. Sur ce point, je ne peux que renvoyer à l’article que Pierre Goubert publia en 1998 dans la Revue de la Société d’études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles (5), lequel article rend justice au souci d’observation qu’elle privilégia, sans jamais l’infecter de je ne sais quelle idéologie prémonitoire.

Pour autant, s’il en est qui pensent que Jane Austen fut aveugle à la nature et à la force de la domination masculine (dont elle rend néanmoins compte), qu’ils se rassurent en mesurant leur propre aveuglement dès lors qu’ils deviendraient conscients d’appliquer à une société autrement faite que la leur des consignes morales propres à cette dernière. L’histoire ne devrait pas avoir pour fonction de justifier la morale d’aujourd’hui, mais bien plutôt de relativiser celle-ci en exhibant l’extrême variété des usages et des valeurs.

(1) Jane Austen, Persuasion [1817], trad. d’André Belamich, Christian Bourgeois, 10/18, 1980.
(2) La traduction que l’on doit à Pierre Arnaud, Pierre Goubert, Guy Laprevotte et Jean-Paul Pichardie (éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2014 et 2025) que je n’ai pas lue est probablement meilleure, tant celle d’André Belamich me semble décevante sur bien des points.
(3) Jane Austen, Raison et sentiments [1811], trad. de Jean Privat, Christian Bourgeois, 10/18, 1979.
(4) Simon Langton, Jane Austen’s Pride and Prejudice, production de Sue Birtwistle, avec Colin Firth et Jennifer Ehle dans les rôles principaux, 1995.
(5) Pierre Goubert, “Le point de vue féminin dans les romans de Jane Austen” in Revue de la Société d’études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles, 1998, n° 47, pp. 229-236. L’article est accessible sur le site Persée.

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