mardi 19 mars 2024

Note d’opinion : le projet français sur la fin de vie

À propos du projet français sur la fin de vie

On en sait encore bien peu sur le projet de texte sur la fin de vie que le président de la République française envisage de faire débattre à l’Assemblée nationale en avril ou mai prochain. Conscient des résistances qui ne manqueront pas de se manifester, celui-ci a évoqué un projet visant à autoriser une « aide à mourir » assortie de « conditions strictes ». Dans le texte qui a été envoyé au Conseil d’État par le Gouvernement, l’aide en question ne pourra être autorisée que si sont satisfaites cinq conditions précises, à savoir concerner une personne qui « devra “être âgée d’au moins 18 ans” ; “être de nationalité française ou résider de façon stable et régulière en France” ; “être en capacité de manifester sa volonté de façon libre et éclairée” ; “être atteinte d’une affection grave et incurable engageant son pronostic vital à court ou moyen terme” ; enfin, “présenter une souffrance physique ou psychologique réfractaire ou insupportable liée à cette affection”. » (1) Mais il est très probable que ce texte subisse encore bien des modifications.

Laissons donc de côté - au moins provisoirement - tout ce qui mériterait d’être débattu au sujet des termes et dispositions du projet, comme à propos de ce qu’il vise et ce qu’il choisit de ne pas viser. Et laissons de même de côté ces débats de scoliastes relatifs au serment d’Hippocrate que les journaux évoquent pour donner quelquefois à penser que les problèmes à résoudre relèvent d’une morale vieille de 25 siècles. (2)

Ce qui a retenu mon attention aujourd’hui, c’est la prise de position des hiérarques de l’Église catholique de France. (3) Que des personnes jugent que l’euthanasie devrait s’identifier à un crime, parce qu’il s’agit de mettre un terme à une vie, je peux le comprendre. Que certains soignants, même en en admettant la pertinence, estiment n’avoir pas le courage de poser l’acte, je peux tout autant le comprendre. Ce qui me désole, c’est l’indécrottable hypocrisie des autorités catholiques qui se gargarisent de mots généreux, miséricordieux et charitables, de sentiments élevés, secourables voire héroïques, et de principes nobles, désintéressés et humanistes (pour ne pas dire humanitaristes), alors qu’il s’agit de refuser à des êtres souffrants le soulagement qu’ils appellent de leurs vœux ou même que leur situation désespérée réclame.

Je ne dispose pas du texte signé collectivement le 19 mars par les hiérarques. Mais les phrases citées par Sara Belouezzane dans son article me paraissent suffisantes pour caractériser le ton adopté par les autorités catholiques.

Par exemple :
« Avec beaucoup de nos concitoyens, chrétiens ou non, croyants ou pas, avec un très grand nombre de soignants, dont nous voulons saluer l’engagement, la compétence et la générosité, nous réaffirmons notre attachement à la voie française du refus de la mort provoquée et de priorité donnée aux soins palliatifs », écrivent-ils.
Qu’ils affirment que leur opinion est partagée par des non chrétiens et des non croyants, cela est bien normal. Mais qu’ils saluent « l’engagement, la compétence et la générosité » de tous ceux-là, voilà qui sous-entend que les autres - ceux qui sont d’une opinion différente - pourraient ne pas faire preuve des mêmes qualités. Il n’y a pas de raison que ceux qui refusent « la mort provoquée » soient ipso facto engagé, compétent et généreux, comme si la bonne opinion était nécessairement solidaire de la vertu.

Autre exemple :
« N’est-il pas plus humain de soulager la souffrance que de mettre un terme à la vie ? N’est-il pas plus fraternel d’offrir à chacun la fin de vie la mieux accompagnée plutôt que de l’interrompre par un geste létal ? Notre idéal démocratique, si fragile et si nécessaire, ne repose-t-il pas sur l’interdit fondateur de donner la mort ? » répondent-ils à Macron qui avait qualifié son projet de « révolution d’humanité et de fraternité ».
Quelle façon fourbe de présenter l’alternative ! L’idée du projet, c’est pourtant que « mettre un terme à la vie » soit exceptionnellement la manière de « soulager la souffrance ». Que diable, il existe des circonstances dans lesquelles la véritable fraternité consiste à interrompre la vie « par un geste létal ». Et où sont-ils aller chercher que la démocratie reposerait « sur l’interdit fondateur de donner la mort » ? Il est cocasse (si ce n’était affligeant) de voir l’Église catholique, laquelle a tant combattu la démocratie par le passé, prêter à ce régime politique des arrière-pensées qui sont les siennes !

Ou encore : « Nous prenons la parole car il y a un devoir de vérité et de dignité humaine inconditionnelles », dixit Mathieu Rougé, l’évêque de Nanterre.

De quelle vérité parle-t-il, sinon d’une vérité révélée ? Vérité inconditionnelle, dignité humaine inconditionnelle, qu’est-ce que cela veut dire ? C’est se payer de mots, s’il s’agit de laisser croire que les partisans du futur texte veulent y porter atteinte ! C’est précisément pour mieux respecter leur propre dignité que certaines personnes réclament que leur vie soit abrégée et c’est pour se mettre en conformité avec la vérité de leur état qu’elles le font.

Il y a quelque chose d’insupportablement idéologique dans ces façons de raisonner. Il m’en coûte de dire cela, mais c’est un semblable discours d’une vertu imaginée sur la sexualité qui a en quelque sorte couvert les abus sexuels dont bien des membres de l’Église se sont rendus coupables. Qu’ils se contentent donc de dire qu’ils sont adversaires de l’euthanasie - ce qui est leur droit - sans s’inventer des vertus secondaires dont le mépris pousserait leurs adversaires à agir !

Ce serait nettement plus décent.

(1) Communiqué de l’AFP et du Monde du 19 mars 2024.
(2) Cf. l’article publié dans Le Monde du 19 mars 2014, p. 29, et relatant la prise de position d’un collectif de soignants inclinant vers une interprétation contemporaine du serment.
(3) Cf. l’article de Sarah Belouezzane, Les évêques s’opposent au projet de loi sur la fin de vie, publié dans Le Monde du 20 mars 2024, p. 8.

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