S’engager dans un atelier-théâtre
de Rachel Brahy
Je connais bien peu le monde du théâtre et moins encore l’expérience des ateliers-théâtres. Il ne me serait donc sans doute pas venu à l’idée de lire le livre de Rachel Brahy si je ne l’avais pas rencontrée. Actuellement Maître de conférences à la Faculté des sciences sociales de l’Université de Liège, elle avait soutenu le 8 décembre 2012 une thèse de doctorat en sciences politiques et sociales intitulée “S’engager dans un atelier-théâtre : vers une recomposition du sens de l’expérience”. Le livre S’engager dans un atelier-théâtre. À la recherche du sens de l’expérience (1) est une version remaniée et raccourcie de cette thèse.
Avant tout, il me faut dire combien la recherche menée par Rachel Brahy fournit sur l’expérience des ateliers-théâtre un éclairage très précieux, grâce auquel on mesure aisément certains des enjeux qu’engagent dans l’exercice aussi bien ceux qui la pilotent que ceux qui y adhèrent. L’atelier-théâtre est une forme de théâtre-action qui suppose une pratique dont chacun - animateur ou participant - attend autre chose qu’un spectacle. Il y a là des objectifs qui relèvent de l’engagement politique, de l’entraide sociale, de l’aide psychologique, de l’épanouissement personnel, de l’affirmation culturelle, etc. Et la place centrale que la recherche laisse au témoignage personnel offre un tableau très instructif sur l’expérience de l’atelier-théâtre, comme sur son évolution au cours des cinquante dernières années.
Je suis particulièrement heureux d’avoir lu le livre de Rachel Brahy, parce qu’il m’a offert l’occasion de mettre à l’épreuve la circonspection - pour ne pas dire plus - que j’éprouve depuis longtemps face à la sociologie pragmatique (2). Il est patent que son travail s’inscrit dans ce courant, d’abord en raison même de la méthodologie utilisée et des assises de la réflexion déployée, ensuite par le tutorat de Laurent Thévenot dont elle a bénéficié, dans le jury de thèse en premier lieu, dans la postface dont il a complété son livre en second lieu, enfin par la référence revendiquée : « […] la prise en main de la sociologie pragmatique thévenotienne des “régimes d’engagement” est devenue, pour nous, une véritable boussole. » (p. 199) Est-il nécessaire de rappeler que la sociologie pragmatique - courant multiforme qu’une appellation aussi condensée dénature immanquablement - s’est notamment développée au départ des travaux de Luc Boltanski et Laurent Thévenot (3) ?
Au risque de rester très à l’écart du sujet traité par Rachel Brahy dans son livre, je voudrais commencer par revenir sur la sociologie pragmatique et sur ce qui m’en détourne a priori. Je dis bien a priori, car je ne bénéficie d’aucune expérience de recherche en sociologie et ne dispose que de bien peu de compétences en la matière, sinon ce qu’une lecture attentive des auteurs renommés a pu me conduire à en penser. C’est dire la témérité avec laquelle j’expose mon point de vue.
Les découvertes scientifiques sont généralement contre-intuitives. Entendez qu’elles décrivent un état de fait qui, très souvent, contrarie le sens commun. L’hypothèse héliocentrique diffusée par Copernic en 1543 contredit l’idée très partagée alors que la Terre est centrale et immobile. De même, en 1603, lorsque Galilée formule la loi de la chute des corps (4), son affirmation s’oppose à l’idée convenue que, de deux corps de masses différentes, le plus lourd tombe plus vite que l’autre. En 1648, lorsque Blaise Pascal prouve que le vide existe, il fâche tous ceux qui, tel Descartes, adhèrent à l’idée que résume l’adage « la nature a horreur du vide ». Et il en va de même de la plupart des grandes découvertes ultérieures - on pense tout spécialement à la mécanique classique (1687), à la théorie ondulatoire de la lumière (1690), à l’irrationalité de π (1761), au vaccin contre la variole (1796), à la géométrie non euclidienne (1854), à la théorie dynamique du champ électromagnétique (1864), à la relativité restreinte (1905), à la relativité générale (1915), au principe d’incertitude (1927), à la théorie de l’expansion de l’univers (1927), aux théorèmes d’incomplétude (1931), au boson de Higgs (2012) - : il s’agissait chaque fois d’abandonner une idée très partagée pour accéder à une réalité cachée. On doit à Gaston Bachelard d’avoir mis clairement en évidence ce caractère nouveau de la science moderne, laquelle surmonte sans cesse des « obstacles épistémologiques » dès lors qu’il faut expliquer le réel. Ainsi, « on connaît contre une connaissance antérieure » écrit-il (5). La science est construite contre le sens commun.
Qu’en est-il dans les sciences sociales ?
Dès lors que celles-ci ambitionnent d’expliquer la réalité sociale avec la rigueur que réclame toute démarche scientifique, faut-il postuler que cette réalité est cachée, que l’explication commune qui en est donnée n’est pas la bonne et que son étude réclame de mettre au jour des déterminations ignorées des agents observés ? Si l’on s’en tient à ceux que l’on considère comme les bâtisseurs de la sociologie, force est de constater qu’ils ont d’emblée adopté ce principe. Bien avant qu’il soit question d’obstacles épistémologiques, Montesquieu - déjà - désignait le climat comme une cause de comportements spécifiques. Ai-je besoin de dire que Marx, Durkheim et Weber - chacun à sa manière - développaient des théories explicatives qui présupposaient l’effet de forces inconscientes, méconnues des populations sur lesquels elles pesaient ?
Si l’on s’attache à l’École française de sociologie, il apparaît que son initiateur, Émile Durkheim, a mis l’accent sur la pseudo-science sociologique dont selon lui font usage les acteurs sociaux et dont il faut se garder pour édifier une vraie science, apte à découvrir les véritables déterminations du comportement. (6) Il s’agit là de ce que Pierre Bourdieu résumera bien plus tard par l’illusion de la transparence et le principe de non-conscience : les agents sociaux s’imaginent à tort connaître ce qui motive le comportement et la recherche sociologique doit présumer que les agents ignorent ce qui les détermine. (7) Marcel Maus, Maurice Halbwacks, Georges Friedmann, Claude Lévi-Strauss, Alain Touraine, Pierre Bourdieu, Bernard Lahire s’inscrivent de diverses façons dans ce courant qui privilégie une causalité occultée par le sens commun.
Il ne me paraît pas inutile d’attirer l’attention sur l’influence que ces postulats d’illusion et de non-conscience ont pu avoir sur le développement des outils des sciences sociales. En effet, le caractère masqué des causalités a orienté les chercheurs vers des techniques propices à contourner le discours commun, tel que la statistique par exemple. (8) À cet égard, la part amoindrie que la statistique occupe au sein des recherches qui s’inscrivent dans les courants sociologiques nouveaux est peut-être significative. (9). Il me paraît en tout cas malaisé d’en écarter d’emblée l’hypothèse.
C’est dire si le courant dit “pragmatiste” peut être regardé comme une volte-face, même s’il y eut des sociologies “conscientes” bien avant Boltanski et Thévenot (10).
Ayant expliqué ce qui m’a conduit à défendre la sociologie la plus traditionnelle, celle qui refuse de se contenter du sens commun, je suis bien conscient d’avoir opté ainsi pour une attitude quelque peu conservatrice, d’une certaine manière - il ne faut pas craindre de le dire - peu soucieuse de cette rupture épistémologique préconisée par Gaston Bachelard. Serait-ce là un effet de l’âge et de cette sorte de nostalgie sournoise qui guette les ainés, au point de les dissuader d’accorder leur attention à la nouveauté ? Peut-être. Avant même mon explication, c’est conscient de cette pente possible et de la nécessité de se déprendre continûment de soi-même que j’ai lu le livre de Rachel Brahy, avec la volonté de surmonter mes préjugés.
À la recherche du sens de l’expérience, tel est le sous-titre du livre. De quelle expérience s’agit-il ?
Étudier une activité comme un atelier-théâtre ne consiste pas seulement à se confronter au discours quotidien par lequel la personne - qu’elle soit animatrice ou participante - dit sa vérité habituelle. L’activité elle-même vise à susciter une expression jusque-là contenue, voire celée. Et on peut penser que, s’il y a une approche illusoire du monde, l’exercice entrepris peut peut-être aboutir à rendre possible une autre approche, plus conforme aux déterminations enfouies que l’ordinaire de la vie empêche d’amener à la conscience. La visée est en tout cas très ambitieuse.
« L’objectif est de saisir les formes concrètes d’un travail sur soi. Pour ce faire, les soubassements anthropologiques, c’est-à-dire les conceptions de l’humain, à l’œuvre dans le dispositif seront éclairés. S’agit-il de concevoir le participant comme un être doté d’une intériorité ? Est-il plutôt perçu en fonction de ses relations, de son réseau d’interdépendance ou de ses capacités ? Autrement dit, quels paris anthropologiques sous-tendent les épreuves réalisées ? Quelle conception de l’humain entre en jeu et permet de répondre favorablement aux attentes du dispositif ? » (p. 97)
La conception de l’humain ainsi évoquée ne coïncide sans doute pas exactement avec les déterminations que la sociologie classique recherche habituellement. Mais, en évitant de se focaliser sur des causes incertaines (et qui le restent probablement malgré la rigueur des méthodologies employées), on accède peut-être à une pensée réfléchie et partagée qui permet d’aiguiller l’action - et particulièrement l’action collective - vers une vie moins soumise aux aléas. Surgit ainsi une autre dimension de la sociologie pragmatique : le rapport à l’action, en ce compris l’action militante.
Ne confondons pas deux aspects de ce rapport à l’action qui, en l’occurrence, pourraient se télescoper. D’un côté, il y a bien sûr la démarche de l’atelier-théâtre qui comporte l’inclusion de gestes - par exemple sous forme de jeux - dont on attend qu’ils favorisent l’expression de chacun, fût-ce gestuellement. De l’autre, il y a la méthode du chercheur qui observe l’atelier-théâtre, méthode qui implique de circonscrire les actes signifiants et aussi d’en mesurer l’impact, fût-il politique. En fait, le thème traité par Rachel Brahy a ceci de très particulier qu’il s’applique à mettre sociologiquement au jour un processus qui prétend lui-même mettre au jour des dispositions, des inclinations et des jugements que les participants recèlent initialement sans les exprimer.
Quand je dis que la sociologie pragmatique traite de l’action, en ce compris l’action militante, j’ouvre une question épineuse : celle de la neutralité axiologique, telle qu’elle fut recommandée par Max Weber (11) ; qui est dans l’action politique ne dispose pas du recul indispensable à la recherche des propriétés objectives du réel ; qui est dans la recherche savante perd le ressort que réclame l’action politiquement engagée. En l’occurrence, il convient également de disjoindre « cette identité presque révolutionnaire » (p. 164) dont les ateliers-théâtres ont hérité de leur origine soixante-huitarde de la place qu’occupe l’engagement politique parmi les guides de la recherche. Cette place est souvent manifeste, même si elle perce surtout grâce à la bienveillance accordée aux aspirations des promoteurs des ateliers-théâtres. Ainsi, on peut lire dans la conclusion du livre :
« […] rien n’est jamais définitivement acquis. Il en est de même pour le théâtre-action qui sans cesse doit se (re)positionner, (ré)affirmer son existence, ses luttes et sa pertinence comme art dramatique à part entière. Toujours tendu vers la critique, toujours porté par l’espoir, toujours en action pour faire advenir un monde meilleur, plus juste, plus beau, plus égalitaire. Il pourrait un jour déposer les armes. Ou sortir de la piste de danse, et continuer à danser, même lorsque l’orchestre s’est arrêté. » (p. 202)
Toute une série de questions apparaissent ainsi avoir été bannies du processus de recherche, principalement celles qui naîtraient de l’hypothèse que les objectifs que les animateurs et les participants des ateliers-théâtres se donnent occultent au moins en partie des rapports de force dont les effets sont étrangers à ces objectifs-là. Bien évidemment, ce genre d’hypothèse est précisément de celles que la sociologie pragmatique préfère ne pas sonder, arguant du fait que la recherche de déterminations latentes distrait exagérément des enjeux déclarés, lesquels offriraient assez pour pouvoir expliciter les situations.
Que les choses soient claires : je ne pense pas que les atteintes au principe de la neutralité axiologique soient uniquement le fait de la sociologie pragmatique. On se souvient des engagements politiques de Pierre Bourdieu, lequel proclama son attachement au principe, mais le viola allègrement, surtout après 1992 (12). Ce qui caractérise la sociologie pragmatique, c’est qu’elle assume ce refus de la neutralité. Encore peut-on se demander s’il n’existe pas de très bonnes raisons à ce refus. Car s’en tenir à une sociologie objective exempte de tout dessein politique ou social, c’est courir le risque de construire des théories inacceptables par le corps social et vouées à rester lettre morte. (13) L’équilibre entre l’impartialité politique de la recherche et son utilité est très certainement malaisé à trouver. Personnellement, je penche nettement du côté de la neutralité, bien que je sache à quelle hauteur artificielle elle expose ; c’est peut-être l’effet de la méfiance extrême que je cultive vis-à-vis de la politique.
Reste que dans le travail de Rachel Brahy, il est quelquefois difficile - mais c’est peut-être un effet de la réécriture réclamée par la publication - de distinguer clairement les buts de l’activité observée et les souhaits de l’observatrice. Ainsi, par exemple, lorsque je lis que le « parcours évolutif qui permettrait d’accéder aux bienfaits attendus repose sur une série de jeux et exercice qui constituent autant d’épreuves expressives » (p. 97), je peux croire que le conditionnel utilisé indique qu’il s’agit des attentes des animateurs des ateliers-théâtres ; par contre, là où il est dit que la « mise en place d’épreuves expressives contribue directement à l’émergence du propos » (p. 98), on peut s’interroger : ne s’agit-il pas d’une conviction de la chercheuse dont on attend qu’elle en prouve la pertinence ? Ce sont peut-être les prémices des propos qui figurent dans la conclusion et que je citais infra.
Une des idées qu’a défendu Laurent Thévenot, c’est que l’individu - pour le dire elliptiquement - se voit contraint d’affronter de multiples situations face auxquelles il se positionne à partir de logiques elles-mêmes multiples. Il s’agit de ce qu’il a appelé les régimes d’engagement. (14) On retrouve dans le livre de Rachel Brahy la trace de cette idée, lorsqu’elle affirme qu’« une conception de l’humain est à chaque fois mobilisée qui, pour chaque épreuve, mise sur des ressorts et des ressources spécifiques » (p. 118) Un peu bizarrement, elle appelle ces conceptions des anthropologies et en distingue quatre : les anthropologies romantique, de l’interdépendance, narrative et de l’autonomie. Celles-ci permettraient de discerner quatre processus de subjectivation, à savoir l’introspection de soi, la connexion de soi, le déplacement de soi et la projection de soi. (p. 121) Il y a là une grille d’analyse qui ne manque pas d’intérêt. C’est aussi là qu’on se dit qu’une méthode quantitative à partir d’indices significatifs aurait éventuellement pu donner à ce type de classification une assise plus objective. Encore fallait-il bien sûr qu’elle soit possible dans ce contexte, là où les populations sont sans doute insuffisantes pour justifier des extrapolations statistiques.
Le livre de Rachel Brahy offre à découvrir un aspect important des transformations qui affectent le rapport à la culture au cours des cinquante dernières années : les ateliers-théâtres. Important en raison du renversement dont il témoigne, puisque la culture que cherchait à répandre les maisons de la culture - telles que créées en 1961 à l’initiative d’André Malraux - se résumait à la culture cultivée, alors que le théâtre-action s’est inscrit dans le projet d’offrir aux catégories sociales peu consommatrices de cette culture-là l’occasion de percevoir et magnifier la dignité et la noblesse de leur propre condition humaine.
« Toute l’histoire du théâtre-action, mais encore plus la construction de sa légitimité institutionnelle démontrent un ancrage politique fort et la volonté des acteurs du secteur d’appliquer à la société des principes d’émergence d’une démocratie culturelle par le théâtre-action. » (p. 197)
Une démocratie culturelle, le mot est lâché. Qu’est-ce que cela signifie ? Démocratie est un mot très polysémique. Il désigne bien sûr un régime politique qui, grâce à diverses modalités, donne au peuple la possibilité d’exercer le pouvoir, fût-ce de façon très indirecte. Il désigne aussi un régime qui accorde aux citoyens la possibilité de bénéficier d’importantes libertés. Mais est également dit démocratique un régime qui se préoccupe d’égalité, égalité de droits, égalité d’avantages, égalité de condition. Une démocratie culturelle serait ainsi un régime où les particularités culturelles des classes sociales recevraient une même reconnaissance, une même attention. Il y a dans cette acception du mot un souci d’ébranler la prééminence reconnue à la culture cultivée, c’est-à-dire à cet ensemble de connaissances et d’activités, notamment intellectuelles et artistiques, qui ont très longtemps été désignées comme l’apanage de l’honnête homme - entendez du bourgeois éclairé. Un premier mouvement qu’on peut ainsi qualifié de démocratique a préconisé de diffuser cette culture cultivée auprès des catégories sociales qui la méconnaissent. Un second a suggéré de lui substituer ou de lui adjoindre tout ce que recèle les sous-cultures - si l’on peut ainsi s’exprimer - de ces catégories. L’expérience des ateliers-théâtres s’inscrit dans ce second mouvement. La recherche dont elle a été l’objet et dont témoigne le livre de Rachel Brahy prend le parti de l’encourager.
Je me pose une question, que la recherche discutée ne devait pas nécessairement se poser, et encore moins y répondre. Comment faut-il interpréter l’extraordinaire déclin de la culture cultivée ? Extraordinaire parce qu’il marque une rupture historique, non pas en raison de la place occupée par la culture cultivée - car, très longtemps, celle-ci ne fut le privilège que d’une part très réduite du monde social - mais en raison de l’autorité dont elle bénéficiait dans les savoirs. Cette autorité-là vacille depuis quelques décennies, jusqu’à perdre le rôle qu’elle jouait dans le monde scolaire. La culture cultivée entretenait d’ailleurs de très étroites relations avec le savoir historique, lequel chancelle davantage encore qu’elle. Y a-t-il un rapport entre ces dédains nouveaux et la rage égalitariste avec laquelle certains s’attaquent quelquefois aux disparités les moins scandaleuses ? (15)
Il me faut le répéter, le livre de Rachel Brahy m’a appris beaucoup de choses, avec l’agrément d’un style alerte et d’un didactisme efficace. Il s’attaque à des problèmes d’aujourd’hui avec un constant souci d’apporter de quoi les comprendre et de quoi en clarifier les enjeux. Je n’ai guère caché qu’il s’inscrit dans une orientation de la recherche sociologique qui n’a pas ma préférence. Encore me suis-je gardé de discuter la postface de Laurent Thévenot (16), avec lequel pourtant je suis tout à fait d’accord lorsque, ayant mis l’accent sur la relation entre théâtre et politique, il termine par ces mots :
« C’est pourquoi les lecteurs engagés dans le parcours passionnant proposé par l’auteure qui a su trouver les mots pour les mettre en présence des protagonistes de l’aventure, y découvrent une perspective suffisamment large pour leur donner à réfléchir, non seulement sur les arts du théâtre mais aussi sur ceux de la politique. » (p. 221)
Je suis sans nul doute d’un autre temps, accroché d’une certaine manière à ce que la génération de mon époque regardait souvent comme des certitudes, accroché aussi - cependant - à l’idée qu’il faut sans cesse se déprendre de soi et s’ouvrir vaille que vaille aux changements. Le mélange est souvent inintelligible, me rendant aussi rétif aux conservatismes qu’aux “nouvelletés”. J’abuse des renvois vers mes notes anciennes, comme si je craignais de me répéter. Mais c’est là une façon de rendre accessible mes contradictions (à qui voudrait musarder), tant le temps incline à s’entêter alors même qu’il vous transforme. Mes opinions n’ont d’autre intérêt - quand elles en ont - que d’être des pensées possibles pour avoir été les miennes.
(1) Rachel Brahy, S’engager dans un atelier-théâtre. À la recherche du sens de l’expérience, Éd. du Cerisier, Mons, 2019.
(2) Cf. mes notes des 29 juin 2010, 31 octobre 2010, 31 décembre 2013, 7 mars 2024 et 17 mars 2024.
(3) Cf. entre autres Luc Boltanski et Laurent Thévenot, “Les économies de la grandeur” in Cahiers du Centre d’études de remploi, n° 31, n° spécial, 1987 ; Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Des économies de la grandeur, Gallimard, 1991 (réédité chez Gallimard en 2022).
(4) (v=gt) Sans résistance à son passage, la vitesse acquise par un corps qui tombe est proportionnelle à la durée de sa chute et est indépendante de la masse et de la nature du corps.
(5) Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique [1934], Vrin, 1967, p. 17.
(6) Cf. Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique [1895], PUF, 1967, particulièrement le chapitre I “Qu’est-ce qu’un fait social”.
(7) Cf. Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue, École des Hautes Études en Sciences Sociales et Mouton Éditeur, 1968, tout particulièrement les pp. 29-34.
(8) Je ne résiste pas à l’envie de citer le livre de Madeleine Grawitz, Méthodes en sciences sociales (4e édition, Dalloz, 1979) dans lequel toutes les démarches décrites prennent en compte le caractère dissimulé des réalités étudiées et qui porte en exergue une citation de Jules Laforgue ainsi formulée : « Méthode, méthode, que me veux-tu ? Tu sais bien que j’ai mangé du fruit de l’inconscient ».
(9) En novembre 2004, j’ai débattu avec Didier Vrancken (directeur de la thèse de Rachel Brahy) dans le cadre des travaux préparatoires au livre qu’il publia sous le titre Les métamorphoses de l’administration (en collaboration avec Marie Muselle, Éditions Labor, Loverval, 2006). À cette occasion, je me suis étonné qu’il ait été jugé utile de prélever sur l’ensemble des agents de l’administration wallonne un échantillon représentatif - tel que les règles de la statistique le prévoit -, alors que les entretiens menés avec ceux qui en faisaient partie n’ont pas dégagé d’informations pondérées et n’ont servi qu’à illustrer par des extraits des hypothèses préalablement imaginées. À tort ou à raison, j’y avais vu une faille méthodologique à imputer à cette sociologie qui refusait ce qu’elle appelait le surplomb.
(10) Je pense à quelqu’un comme Raymond Boudon, même s’il se différencie à bien des égards des “pragmatistes” des trois dernières décennies.
(11) Cf. Max Weber, Le savant et le politique [1917 et 1919], trad. de Julien Freund, Plon, 10/18, 1059.
(12) Sur les “dérapages politiques” de Pierre Bourdieu, cf. mes notes des 10 avril 2010, 11 février 2012, 2 juillet 2013 et 16 mars 2023. Sur les causes de cette contradiction, cf. ma note du 23 août 2020. D’autres, avant Bourdieu, n’ont pas hésité à attribuer à la sociologie des ambitions politiques. Ce fut notamment le cas de Marcel Mauss.
(13) Une étude comme celle que mena Durkheim sur le suicide révéla des causes secrètes, plus décisives que les causes invoquées, mais n’eut guère d’effets sur la connaissance commune du suicide, comme l’a montré le sort que l’on continua de réserver aux victimes dans les hôpitaux. (Émile Durkheim, Le suicide, Félix Alcan Éditeur, 1897) Peut-être l’ignorance des causes était-elle mieux acceptée lorsqu’elle reposait sur l’idée de Providence, comme lorsque Bossuet affirmait joliment : « […] il n’y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d’autres desseins que les siens. » (Discours sur l’histoire universelle, Sébastien Mabre-Cramoisy, 1681, p. 560)
(14) Cf. Laurent Thévenot, L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement, La Découverte, 2006.
(15) Sur cette question, cf. ma note du 12 septembre 2006.
(16) Qu’il me soit néanmoins permis de noter que Laurent Thévenot met essentiellement l’accent sur une conjonction liant deux mouvements parallèles : « D’un côté, ce ne sont plus seulement des spectateurs qui sont pris à partie, mais des protagonistes issus d’un public qui prennent part à la création commune. De l’autre, ce ne sont plus seulement des électeurs qui votent pour leurs représentants, mais des citoyens qui participent à des instances de délibération sur des projets les concernant. » Cette conjonction n’est pas abordée dans le livre de Rachel Brahy et, d’une certaine manière, je lui en sais gré. Car ce parallèle entre théâtre et politique tracé jusqu’aux procédures de participation aux affaires publiques ouvre une thématique à ce point vaste et à ce point controversée qu’il était très sage de ne pas en encombrer la question des ateliers-théâtre.
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