jeudi 21 janvier 2021

Note d’opinion : l’inceste

À propos de l’inceste

Les médias débordent actuellement d’informations et de commentaires à propos de l’inceste. C’est qu’une de ces personnalités connues et reconnues - et dont le principal talent fut de se faire connaître et reconnaître - s’en voit accusée. Et les sottises proférées sur le sujet me paraissent à la fois si robustes et si dommageables que je ne résiste pas à l’envie d’en parler.

J’incline à croire que les sottises que j’entrevois concernent deux principaux aspects de la question, à savoir l’universalité de l’inceste, d’une part, et les effets de sa perpétration, d’autre part.

J’ai entendu à plusieurs reprises prononcer le nom de Claude Lévi-Strauss, à la fois comme la référence savante dont on pourrait tout apprendre sur l’inceste et comme celui dont le savoir ne pouvait que conforter l’opprobre qu’il mérite. Ces propos-là ne laissaient que peu de doutes : leurs auteurs n’avaient pas lu Lévi-Strauss.

Il n’est peut-être pas inutile de préciser que Lévi-Strauss a plus d’une fois admis la fragilité d’un certain nombre d’arguments dont il usa dans Les structures élémentaires de la parenté (1), notamment en ce qui concerne les explications communes de l’inceste. À cela s’ajoute le fait que le sujet de ce livre n’est pas à proprement parler l’inceste et que, en toute hypothèse, il n’y fait pas état d’un savoir qu’il aurait acquis sur cette question spécifique pour l’avoir étudiée de façon approfondie. Ce qu’il en dit est relatif à l’exogamie, son vrai sujet, et se fonde sur un double constat : d’une part, qu’il existe de tout temps et en tout lieu des règles qui prohibent les relations sexuelles avec des personnes proches ; d’autre part, que les personnes proches ainsi visées sont à ce point variables qu’elles peuvent s’étendre à la moitié de la société comme se restreindre à un très petit nombre de degrés de parenté. L’hypothèse que Lévi-Strauss entend défendre alors est celle d’une contrainte exogamique qui marquerait le passage de l’état de nature à l’état de culture, ce qui reste aujourd’hui encore une problématique des plus intéressantes, mais sans incidence directe sur les débats suscités par les cas d’inceste actuellement discutés.

Il est souvent rappelé que l’inceste est un tabou universel. Mais, contrairement à ce que ce rappel veut le plus souvent suggérer, cette universalité ne signifie pas qu’il s’agisse d’une orientation naturelle, à ce point naturelle qu’elle suscite honte et dégoût, à ce point en mesure de générer honte et dégoût qu’elle ne peut être que naturelle. La honte et le dégoût résultent le plus souvent d’une transgression de normes culturelles, même si certains types de transgression sont à ce point essentialisés ou naturalisés qu’ils sont vécus comme entraînant une réaction quasi corporelle. Et là réside ce qui justifie de relativiser l’inceste, de telle sorte qu’en soit mieux comprise la nécessité d’en surveiller les atteintes et d’en protéger les victimes potentielles.

Relativiser, cela signifie se garder d’envisager l’inceste comme une faute universellement condamnée et universellement repérable, quelle qu’en soit la forme. En fait, l’inceste se définit de façon extrêmement différente selon la portée de la règle, et même les conséquences de sa transgression peuvent également grandement varier. Non seulement dans l’espace et le temps - pensons à ces sociétés lointaines où la consigne rendait tabou une part fort importante des membres de la société -, mais aussi dans un même lieu au fil des décennies. Et ce qui peut ainsi varier, c’est autant les réactions (d’opprobre par exemple) que l’inceste commis peut susciter, mais également les conséquences psychologiques qu’il peut entraîner sur la victime, comme sur une partie de son entourage.

Ce qui a aussi fortement varié au fil du temps, c’est la prise de conscience et l’évaluation des dommages psychologiques que la perpétration de l’inceste provoque. Non seulement l’attention portée aux dommages éventuels peut changer d’une époque à l’autre - soit en raison d’habitude d’indifférence entre générations par exemple, soit en raison de la place qu’occupent plus généralement les actes sexuels dans l’habitus commun -, mais l’importance même qui est accordée à l’individu en comparaison de celle prise par le groupe peut générer plus ou moins de troubles aux victimes, comme d’ailleurs aux oppresseurs.

C’est par exemple au départ de cette relativisation des choses qu’il convient sans doute d’expliquer les propos tenus le 11 janvier 2021 par Alain Finkielkraut, propos qui lui ont valu d’être évincé de la chaîne de télévision LCI. Avant de s’interroger sur la faute qu’a représenté le fait d’évoquer les éventuels consentement et réciprocité dans le comportement d’Olivier Duhamel, tel que décrit par sa belle-fille, il est peut-être intéressant de rechercher le sens de certains propos. Ainsi par exemple, Finkielkraut a notamment dit :
« […] dans notre société victimaire, une victime qui déroge à sa fonction christique, c’est mal vu. On considère même que c’est une trahison. Et je pense que ce n’est pas comme ça qu’il faut raisonner. »
Essayons d’entendre ce qui est dit là, sans nous laisser guider par la répétition de déclarations qui donnent à penser, comme bien des réactions à chaud le sous-entendent, que Finkielkraut cherche à innocenter les pédophiles, incestueux ou non.

Qu’appelle-t-il une « société victimaire » ? Cela peut s’entendre comme une société qui attache de l’importance au sacrifice, le victimaire étant originairement celui qui se chargeait du sacrifice. Mais cela peut aussi vouloir dire (même si ce sens s’éloigne du sens premier) : une société dans laquelle la victime se voit reconnaître des droits étendus. Cette seconde interprétation paraît plus conforme à ce qu’a voulu dire Finkielkraut, encore que l’évocation de la « fonction christique » puisse sembler le démentir. Et, en ce cas, nous devons admettre qu’il y a là quelque chose de vrai, sans pour autant reconnaître d’emblée que l’évocation de cette évolution soit illustrée par le cas évoqué.

Si je dis qu’il y a là quelque chose de vrai, c’est parce que je pense que, effectivement, les dernières décennies ont fait apparaître une forte tendance à accorder de plus en plus de droits légalement confortés aux victimes. Je n’en donnerai qu’un seul exemple : les droits reconnus aux victimes de participer aux procédures judiciaires conduites à l’encontre des coupables ou présumés coupables, que ce soit au cours des procès ou que ce soit lors des décisions prises par les juges de l’application des peines. Cette évolution témoigne de l’attention accordée aux souffrances des victimes, longtemps traitées avec indifférence. Mais elle aboutit aussi à fragiliser certains principes qui ont mis si longtemps à s’imposer et qui avaient permis, depuis l’habeas corpus, d’éloigner les victimes - naturellement enclines à la vengeance - du jugement de leurs agresseurs.

Revenons aux propos en cause. La « victime qui déroge à sa fonction christique », c’est celle qui renonce à dire son sacrifice et sa souffrance, c’est la victime qui ne se pose pas en victime, c’est la victime qui porte ainsi atteinte aux droits des victimes, c’est celle qui trahit la cause des victimes. On voit ainsi Finkielkraut exhiber un certain attachement à la fois à des conceptions qui culminèrent dans les années 70 - une grande exaltation de la liberté, y compris sexuelle - et à des conceptions fort anciennes récemment ébranlées - la distance créée entre les victimes et le jugement de leurs agresseurs. Ce qu’il semble ignorer, ce faisant, c’est l’importance des conséquences psychologiques que ces transgressions entrainent, une importance qui fut dissimulée par le silence dont ces faits s’entourent et qui fut par ailleurs mise en évidence par l’attention suscitée par des témoignages concordants et bouleversants.

La faute que constitue l’inceste est à la mesure des dégâts qu’il provoque. Ceux-ci sont relatifs au contenu de l’interdit et au contexte culturel dans lequel il est établi. Cette relativité de la faute n’enlève donc rien aux souffrances ressenties par les victimes, puisque c’est la culture qui génère dégoût, honte et culpabilité. À cet égard, il est intéressant de constater que le tabou relatif à l’inceste s’est très récemment déplacé. Jusqu’il y a peu, ce qui était tabou, c’était le corps des enfants et des parents ; aujourd’hui, on parle de tabou en désignant le fait de ne pas parler des actes pédophiles et incestueux. Il y a là un glissement très significatif, puisqu’il était initialement recommandé de respecter le tabou et qu’il convient à présent de le rompre. Il est malaisé de ne pas comprendre qu’il est à présent jugé préférable de se défaire d’un tabou - celui du silence qui couvre les fautes - que de respecter un tabou - celui de ne pas toucher aux corps des enfants. On enlève par là à l’inceste son caractère semi-religieux (la sacralisation de certains corps) pour en faire une simple faute que l’on voudrait pénalement très sanctionnée. On ramène l’inceste a une forme de pédophilie aggravée, aggravée avant tout par le rapport d’autorité qu’il suppose, sans s’apercevoir que l’on néglige de la sorte les incestes entre personnes adultes. On assiste ainsi à une transformation culturelle de l’inceste, une de plus, dont on ne pourra mesurer l’impact que bien plus tard.

L’incompréhension de l’inceste - d’où résulte les changements - se fait très visible lorsque la façon d’en parler ressortit du nouveau tabou. Car il apparaît à présent nécessaire d’en parler, mais de telle sorte que toute apparence de minimisation soit sanctionnée. Le cas du dessinateur Xavier Gorce l’illustre parfaitement. Le dessin qui l’a conduit à démissionner du journal Le Monde montrait une pingouin posant la question suivante : « Si j’ai été abusée par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste ? » La direction du journal a jugé que ce dessin n’aurait pas dû être publié, car il « pouvait être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, à un moment où la société prend conscience de leur ampleur. » (2) Pourtant, peut-on mieux mettre en lumière la relativité culturelle des règles de l’inceste ? Pareil éclairage ne serait-il pas utile, alors que l’on envisage de modifier les règles légales qui en connaissent ? Et, s’il convient de parler de l’inceste, pourquoi faudrait-il se garder de parler de certains de ses aspects, fût-ce de manière parodique ?

(1) Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté [1949], Mouton & Co, 1967.
(2) Cf. le communiqué de Jérôme Fenoglio publié dans Le Monde du 20 janvier 2021.

6 commentaires:

  1. AJOUT

    Dans Le Monde des 24 et 25 janvier 2021, page 30, Gilles van Kote, Directeur délégué aux relations avec les lecteurs, explique, dit-il, la position du journal à propos du départ de Xavier Gorce.

    En fait, il n’explique quasi rien, faisant essentiellement état de réactions outrancières, dans un sens comme dans l’autre. Est-il si malaisé de comprendre que le dessin de Gorce illustre de façon drôle la difficulté à laquelle se heurte la fixation de la frontière de l’inceste ?

    Rien qu’en Europe occidentale, les normes légales sont, à ce sujet, très variables. Que ce soit pour définir l’ère de l’inceste, que ce soit pour lui appliquer des règles particulières. Il y a, d’une part, celles, civiles, relatives aux mariages interdits, bien différentes d’un pays à l’autre (et pour beaucoup dépassées par les situations de fait comme le PACS ou le concubinage), et puis, d’autre part, celles, pénales, qui érigent l’inceste en infraction, lesquelles vont de l’absence totale de répression à des peines fort lourdes, en passant par la circonstance aggravante comme c’est actuellement le cas en France.

    Ceux que le dessin de Gorce a indignés si fortement (« infâme, « nauséabond ») sont probablement les mêmes qui ont dirigé leur opprobre vers un agresseur riche, influent, arrogant et moralisateur parce qu’il était tout cela avant d’être un agresseur.

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  2. Merci, Jean, pour cet article intéressant et stimulant. Si l'explication que tu donnes de la phrase de Finkelkraut, « victime qui déroge à sa fonction christique », me paraît juste, il n'en reste pas moins que, pour moi, le terme "fonction christique" reste nébuleux. Hors de la citation de Finkelkraut, que faut-il comprendre par là ? As-tu des références de textes qui en traitent ? Girard probablement. Il me semble d'ailleurs que Girard ne réduit la "fonction christique" (je ne sais s'il utilise ce terme) à celle de "se poser en victime" ? S'il y a une "fonction" du Christ, n'est-elle pas plus ambitieuse ? Merci d'avance de tes éclairages.

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    1. Assurément, la formule “fonction christique” peut recouvrir de multiples sens, dès lors que l’on prête au Christ différentes raisons d’avoir été. Ne serait-ce que choisir entre le rôle de victime et celui de sacrifié - pourtant non totalement opposés - peut déjà signifier beaucoup. En tout état de cause, en user vise le plus souvent a donner davantage de profondeur à une idée dont la portée veut être hissée jusqu’aux déterminants les plus anciennement ancrés dans l’inconscient. Dans le cas du sacrifié, il ne s’agit pas seulement d’évoquer quelqu’un qui serait négligé au profit d’un objectif qui le dépasse, mais bien de quelqu’un dont la souffrance est offerte à la divinité, immolée qu’elle serait en réparation d’une faute ou en vue de conjurer un danger.
      Évidemment, il ne me revient pas de me prononcer sur la “fonction” “véritable” du Christ, moi qui ne partage pas la foi dont il est l’objet.

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    2. Merci Jean. Malgré tes explications, j'ai beau tourner la phrase de Finkelkraut dans tous les sens, je ne la comprends toujours pas. Dans une société victimaire (une société donc où tout le monde se sent le droit de se poser en victime), un victime qui déroge à sa fonction christique (qui se rebelle donc son ou ses bourreaux), c'est mal vu... Ne serait-ce pas l'inverse ? Et par ailleurs, dans la situation qu'évoque Finkelkraut, qui est donc la victime qui déroge à sa fonction christique ? Le frère de Camille Kouchner ? Et comment faut-il raisonner selon Finkelkraut ? Merci d'avance de tes éclairages.

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    3. Je ne suis pas certain qu’il soit approprié de définir une société victimaire comme « une société où tout le monde se sent le droit de se poser en victime ». Je préférerais dire : une société où les victimes se voient reconnaître des droits importants, parfois exorbitants par rapport aux droits des autres. J’entends donc ce que dit Finkielkraut comme une manière ironique de dépeindre une victime qui néglige de faire valoir ses droits et qui, ce faisant, « déroge à sa fonction christique », autrement dit ne joue pas le rôle qui devrait être le sien, à savoir se donner à voir comme un sacrifié. Dans le cas d’espèce, il a donc semblé faire valoir le fait que le frère de Camille Kouchner n’aurait pas souhaité lui-même révéler ce dont il fut victime, ce qui aurait été mal vu par tous ceux qui attendent d’une victime qu’elle exhibe sa souffrance. Ce qui renforçait bien sûr les interrogations émises quant aux éventuels consentement et réciprocité.

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    4. Merci. Je comprends mieux maintenant.

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