mercredi 28 novembre 2018

Note de lecture : Marcel Aymé

La Vouivre
de Marcel Aymé


Voilà un homme, Marcel Aymé, avec qui j’eusse volontiers bavardé. Notamment parce qu’il affichait cette modestie particulière qui est davantage faite de l’impossibilité ontologique d’être outrecuidant que du sentiment d’infériorité ou de supériorité qui en motive quelquefois l’expression. En mai 1961, alors qu’il était interrogé par Max Favalelli, celui-ci lui rappela : « Vous avez déclaré un jour que vous préfériez le théâtre au roman parce que c’était plus facile ». Et Marcel Aymé d’expliquer : « Ça devait être un jour impair, et puis les jours pairs je devais dire le contraire. » (1) Se connaître, connaître ses faiblesses, ses incohérences, sa subjectivité, c’est là ce qui conduit à cette humilité qui puise sa raison d’être dans la conscience des limites de l’esprit humain, bien davantage que dans la réserve ou le calcul qui poussent à laisser parler les autres.
 
Aujourd’hui encore, je pense que l’on n’a pas mesuré à sa juste valeur la force des récits de Marcel Aymé, ni la qualité de son écriture. Prenons l’exemple de la Traversée de Paris. Nombreux sont ceux qui gardent en mémoire le film de Claude Autant-Lara sorti en 1956. Plus rares sont ceux qui savent qu’il n’est que l’adaptation de la nouvelle de Marcel Aymé parue en 1947 dans le recueil Le vin de Paris. Plus rares encore sont ceux qui ont lu cette nouvelle. Et pourtant, là même où le film se veut fidèle, il est loin de rendre tout ce que la nouvelle contient. Je n’en veux pour exemple que ce que la célèbre scène de la rue Poliveau qui voit Grandgil (Jean Gabin dans le film) terroriser Jamblier (Louis de Funès) pour lui soutirer des mille et des mille. Ce qui est perdu dans le film, c’est la description de l’état d’esprit des personnages que l’on ne peut que deviner à travers leur comportement. Mais lisons Marcel Aymé, lorsqu’il dépeint la réaction de Jamblier face aux exigences exorbitantes de Grandgil :
« “Il me faut encore deux mille francs.”
Cette fois, Jamblier eut le sentiment d’être vilainement trahi. Il avait toujours cru à la vertu, admettant néanmoins qu’elle fût affaire d’opportunité. Comme tout le monde, il savait d’expérience que les hommes sont assez portés sur la vertu pour la transporter à l’intérieur même de leurs mauvaises actions et asseoir leurs turpitudes sur des bases honnêtes. Dans toutes les saletés, surtout dans les siennes, il était capable de discerner une part de bien ou une intention rassurante pour l’avenir de la conscience humaine. Jamblier avait en somme une notion pratique, mais optimiste, du bien et du mal. Aussi, la duplicité monstrueuse de Grandgil, qui fonctionnait comme une vis sans fin, cette déloyauté insondable lui semblaient-elles un phénomène hors nature, un compartiment de la métaphysique. La colère ne lui vint que peu à peu.
 » (2)
Comment ne pas voir dans ce « comme tout le monde » ce que notre propre conception à tous de la vertu peut contenir de relatif ? Le propos n’est pas désabusé. Il est lucide et veut montrer à qui veut comprendre le chemin qu’il faut emprunter.

Mais alors, est-ce bien lucide d’imaginer tout ces fantastiques qu’il a parsemés dans son œuvre ? Un homme qui traverse les murs, des morts qui s’invectivent, une auréole qui apparaît sur la tête d’un personnage, un autre aussi mythique qu’immortel ! C’est que cette intrusion dans le surnaturel s’opère toujours de la manière la plus naturelle qui soit. Hormis l’élément fantasmagorique de départ, tout se déroule toujours de façon très prosaïque. Et c’est ainsi que cela se passe dans La Vouivre (3), laquelle - abstraction faite de ses facultés surnaturelles - se comporte comme une femme, avec ses préférences, ses faiblesses et ses préjugés. Bien mieux, lorsque Arsène eut vu la Vouivre, il se résolut immédiatement à n’en dire mot à personne :
« Le surnaturel n’étant pas d’un usage pratique ni régulier, il était sage et décent de n’en pas tenir compte. Personnellement, Arsène avait toujours été choqué par les Évangiles. Cette façon des apôtres d’aller raconter les miracles qu’ils avaient vus lui paraissait inconvenante. À leur place, il n’aurait rien dit. Être poli et bien éduqué, c’est justement ça, garder pour soi les histoires qui pourraient déranger le monde. C’était si vrai qu’à Vaux-le-Dévers, les seuls hommes qui se fussent jamais vantés d’avoir vu la Vouivre étaient des pauvres d’esprit et des alcooliques comme Requiem le fossoyeur. Pour lui, rien n’aurait su le décider à en parler aux siens. » (p. 28)

L’histoire se situe dans le Jura français, plus précisément dans la partie occidentale du Jura, là où aucune montagne ne surmonte les forêts et les pâturages. Et elle se passe durant l’entre-deux-guerres, alors qu’une masse importante de paysans survivent vaille que vaille par le labeur et dans le dénuement. On y renifle les odeurs de bouse, de cheval et de pain ; on y croit toutes sortes de choses, depuis les plus pratiques et les plus utiles jusqu’aux plus dogmatiques, voire fantasques ; on y aime sans même le savoir et on y déteste par habitude. Là, chacun joue son rôle de manière obligée, le maire, le curé et le fossoyeur comme les autres, vite enclins tous à osciller entre la certitude et le doute au gré de leurs appétits.

Marcel Aymé nous guide ainsi dans un monde plein de particularités, un monde aujourd’hui disparu. Et pourtant, tous les rapports humains évoqués traduisent quelque chose d’universel, quelque chose qui, d’une certaine manière, témoigne de la stérilité des efforts les plus accomplis, les plus informés, les plus savants pour comprendre l’homme et le monde, pour conférer du sens à ce qui n’en a pas.

La Vouivre, il y a ceux qui l’ont vue, ceux qui en ont entendu parler et ceux qui n’y croient pas. Arsène l’a vue, le curé ne sait trop si en nier l’existence n’est pas ruiner d’autres croyances guère plus solides, et Victor, le frère d’Arsène, est certain qu’elle n’existe pas. « Le curé était encore chez Muselier, attablé devant un verre de vin blanc et une assiette de biscuits à la cuiller. Sans se découvrir, il avait amené la conversation sur la Vouivre et en parlait comme s’il n’en eût été instruit que par la rumeur du village. Victor lui prouvait que la Vouivre était une invention puérile et, en homme habitué à réfléchir, invoquait sans gaucherie la vraisemblance, la science, le recul de la superstition, les lois de la nature, l’antiquité commode des miracles dont s’autorise la crédulité des simples. Le curé, qui feignait d’examiner ses raisons avec désintéressement, n’avait toutefois aucun mal à les réfuter. Victor avait assez de finesse pour sentir qu’il ne gagnait rien, la réalité se trouvant toujours trop courte pour expliquer la réalité, tandis que les arguments trop poussés l’en faisaient sortir. Mais la vanité même de ses efforts l’irritait. Il se sentait appuyé dans sa conviction par une humanité innombrable et imposante qu’il n’arrivait pas à faire peser utilement sur la discussion, et il en avait chaud aux oreilles. Peu à peu, il en venait à s’exprimer avec une violence embarrassée, affirmant, sans plus, que la chose, nom de nom, n’était pas possible. Arsène, survenu à cet instant, considérait avec une pitié malveillante les efforts de son frère, pauvre cervelle avide et inquiète, n’ayant plus, bien sûr, ni compartiments, ni cloisons, devenue incapable de supporter le voisinage de deux idées contradictoires et cherchant l’unité comme un alcool. Pour la première fois, il observait que Victor avait un visage triangulaire, et la flamme fuyante de la raison blessée brillant dans son regard lui fit découvrir une ressemblance avec la vipère qu’il venait de tuer. » (p. 175)

Comment rester insensible à cette écriture ? Tout s’y trouve, et surtout rien de trop : une écriture impavide, à laquelle l’auteur ne confie rien de ce qu’il pense, pas même son propre détachement.

(1) https://www.ina.fr/video/I17282870
(2) Marcel Aymé, Nouvelles complètes, Gallimard, Quarto, 2002, p. 967. Les commentaires que suscite en ce moment le mouvement dit “des gilets jaunes” invoquent quelquefois la célèbre interjection de Grandgil : « Salauds de pauvres ! », y compris à l’occasion comme si elle avait été imaginée par Autant-Lara, « un ancien du Front national version Jean-Marie Le Pen » (dixit Onfray). Il y aurait beaucoup à dire sur le sens qu’il convient d’accorder à l’expression, dès lors qu’on la replace dans le contexte où elle fut écrite. Ce contexte n’est d’ailleurs guère le même dans le film et dans la nouvelle, notamment en raison des grandes différences qui séparent les chutes respectives de ces deux œuvres et qui fournissent de Grandgil deux images assez différentes.
(3) Marcel Aymé, La Vouivre [1943], Gallimard, Folio, 1945.