lundi 8 octobre 2018

Note de lecture : Georges Linze

Les Ardennes désolées
de Georges Linze


L’histoire d’un livre, c’est aussi les chemins qu’a emprunté l'exemplaire, parfois tortueux, voire inexplicables. Georges Linze était instituteur et il l’a dédicacé en 1949 à son inspecteur, lequel n’était autre que mon père. Et puis, sous la dédicace, quelqu’un a inscrit : « À son fils Jean » ; qui ? je ne sais trop ; peut-être ma mère (mais je n’en reconnais pas vraiment l’écriture). Je l’ai lu dans ma prime jeunesse ; de cela, je me souviens. Et je l’ai emporté quand je me suis marié pour la première fois. La mère de mon fils vient de me le rendre, alors que j’en avais oublié l’existence.

Ce livre, c’est Les Ardennes désolées (1).

« Le fermier se souvient d’avoir abandonné son chariot dans le chemin creux. Il est temps de sauver ce qui peut encore être sauvé.
Le chariot est là, intact, comme agrandi, comme gonflé par la neige, et le fermier sourit. C’est un de ses outils précieux. Il serre le frein… et, du village, on entend l’explosion de la mine allemande qui déchiquette l’homme et le véhicule.

Le jeune homme a retrouvé des vaches, à la lisière du bois. Il les ramène à travers les prés aux clôtures brisées. Quand il entre dans la petite cabane de planches, tout saute.

L’homme a découvert un cadavre. Il est étendu dans le ruisseau. Ses mains ont l’air de tenir un bouquet dérisoire de brindilles glacées. On a beau dire : le mort n’est plus rien, il vaut moins que de la terre, moins que de l’eau, la forme humaine impose le respect. Elle ne peut pourrir là.
L’homme se penche, essaye de soulever le corps et saute avec lui.
 » (pp. 44-45)

Pour y avoir si souvent marché, je connais ces monts et ces vaux. J’en reconnais les formes douces, inopinément abruptes, mariant les verts, les bruns et les jaunes. Et j’en connais les odeurs, tièdes lorsqu’elles émanent des blés et des foins coupés, piquantes quand elles sortent des futaies d’épicéas, têtues si elles naissent des sphaignes ou des feuilles mortes, âcres si elles procèdent du purin répandu. Depuis mon enfance, les chemins furent goudronnés, les talus nettoyés, les bois barricadés. Et, me semble-t-il, les senteurs amoindries.

De ces Ardennes (2) gardées en mémoire, je peux faire le décor de ces scènes effroyables que Georges Linze rapporte. Et elles y trouvent un complément d’horreur, comme si j’étais passé de peu près de ces drames. Ces drames…, c’est trop peu dire. Le monde était alors saisi d’une telle folie qu’un seul drame le couvrait tout entier, décomposé en autant de fragments qu’il y avait d’individus impliqués.

Précisément, il y a, au milieu de ces Ardennes, dans un bourg, un asile de fous (3) (comme on disait à l’époque). Des fous bien moins fous que ceux qui déclenchent les drames en question :
« Pour eux, le monde possède une autre logique qui leur donne des sujets de joie, des sujets de tristesse très différents des nôtres. Et la villette depuis toujours, s’est réglée sur la vie des fous. Son visage s’en ressent un peu et l’on respire, dans ses rues, un air d’à côté de la vie, on y goute facilement une philosophie riche d’imprévus comme dans certains films américains, qui font triompher l’absurde, l’enfantillage et la poésie, ces approches du divin.
J’oubliais de vous dire que beaucoup de ces fous travaillent chez l’habitant et circulent en liberté. Il n’est pas toujours aisé de les distinguer du reste de la population, et cela ajoute encore un élément de confusion plein de charme.
[…]
L’heure des fous n’est pas encore arrivée. Ils distillent toujours, sans se douter de rien, les mêmes joies et les mêmes tristesses extraordinaires.
Mais la panique augmente.
[…]
Soudain, ils hurlent, sautent, supplient, s’embrassent. Certains se réfugient dans les coins les plus sombres. Il faut fuir ! C’est alors que la patience s’unit au dévouement et au courage. L’évacuation difficile s’opère impeccablement et la villette est abandonnée.
Tout y sera pillé, y compris la réserve de vivres et la pharmacie de l’asile.
[…]
Jamais les vrais fous n’ont organisé pareille folie !
Le monde est rouge comme un fer ; il ne croit ni à l’absurde, ni à l’enfantillage, ni à la poésie. Il crache, il éclate, il vomit, il écrase. Tout est précis, rien n’est fou.
Maintenant les évacués sont loin. Ils sourient, sans doute, font se mouvoir ce qui est immobile, écoutent ce qui est silencieux, obéissent à une autre logique, souffrent d’autres peines et jouissent d’autres joies…
Ils ne possèdent ni le goût de la guerre, ni le génie de la guerre. Ils sont un peu nos prisonniers.
Ailleurs, les peuplades les respectent et les vénèrent comme si elles pressentaient qu’ils ont capté la seule vérité de l’univers.
 » (pp. 63-66)

Et voici encore un souvenir de ma prime jeunesse, celui de ce fou qui rôdait dans ma rue et qui y courait en hurlant, sans que quiconque n’en prenne quelque ombrage. Aujourd’hui, on les cache, comme si l’on préférait croire qu’il n’y en a plus.

Le monde change. Nous aussi changeons, et pas seulement sous l’effet des changements qui affectent le monde. De sorte que l’on perd sans cesse pied, dès lors que l’on veut saisir le monde et la vie dans ce qu’ils sont vraiment. La guerre n’a pu être autrement vécue que comme un désastre total qui révèle l’âpreté du sort des vivants. Mais à peine était-elle finie que de nouvelles illusions lui ont rendu un sens qu’elle ne pouvait avoir pour ceux qui la vivaient. Et ceux-là même qui la vécurent ont vite accepté cette vision qui recouvrait la folie d’un voile herméneutique. Nous oublions ce qui nous inclinerait à refuser la vie.

Bien sûr, il y a ceux qui n’en perdent jamais le sens. Lorsqu’on lit La deuxième guerre mondiale de Churchill (4), on ne doute pas que celui-ci l’a vécue sans jamais perdre de vue un seul instant la portée de son action. Mais pour les autres, dès lors qu’ils furent plongés dans le bruit et la fureur, ils étaient comme Fabrice à Waterloo, désespérés de ne plus rien comprendre et de souffrir du fait de leurs semblables. La raison en était réduite à ne guider que les leaders, y compris lorsque ceux-ci nourrissaient les desseins les plus funestes. Parce que, comme l’écrivait Giacomo Leopardi, « la ragione è cosi barbara che dovunque ella occupa il primo posto, è diventata regola assoluta, da qualunque principio ella parta, e sopra qualunque base ella sia fondata, tutto divento barbaro. » (5)

(1) Georges Linze, Les Ardennes désolées, Éditions L’horizon nouveau, Liège, 1948. Il y est question de la bataille des Ardennes qui ravagea l’est de la Belgique de la mi-décembre 1944 à la fin du mois de janvier 1945.
(2) Les Ardennes ou l’Ardenne, les deux se disent. La région est suffisamment diverse pour supporter le pluriel.
(3) L’institution existe toujours. Elle s’appelle aujourd’hui Le Centre hospitalier spécialisé L’accueil, sise encore dans le village de Lierneux.
(4) Winston Churchill, La deuxième guerre mondiale, Plon, 1965.
(5) Giacomo Leopardi, Zibaldone [1817-1832], Newton Compton editori, collana “I Mammut”, seconda edizione, 2018, 356, p. 156. La phrase peut être ainsi traduite : La raison est à ce point barbare que lorsqu’elle occupe la première place, qu’elle devient une règle absolue, quel que soit le principe dont elle parte et sur quelle base elle se fonde, tout devient barbare.