L’Enquête de Wittgenstein
de Roland Jaccard
Je n’ai jamais éprouvé ni intérêt ni curiosité pour les écrits de Roland Jaccard. Je le connais donc très mal et je ne me suis détourné de ses livres qu’en raison de ce qui faisait - peut-être à tort - sa réputation. Ce n’est pas qu’il n’y eut sans doute chez lui un certain dégoût de gens et de choses qui ne me plaisent guère. Mais, je dirais volontiers comme Montaigne : « Autant peut faire le sot celuy qui dict vray, que celuy qui dict faux : car nous sommes sur la maniere, non sur la matiere du dire. » (1) Il est d’ailleurs plus imprudent de se croire complice par ressentiment que par appétence.
Le hasard m’a mis dans les mains un livre de Jaccard qu’il avait publié dans les années 90 et dont j’ignorais l’existence : L’Enquête de Wittgenstein (2) Vite lu, l’ouvrage m’est apparu très regrettable, dans la mesure où il donne une image de Ludwig Wittgenstein qui ne peut qu’induire en erreur tout qui - pour ne pas le connaître encore - cherche à s’informer à propos du philosophe. C’est cela qui m'a porté à réagir.
L’impression laissée par L’Enquête de Wittgenstein, c’est que, ayant lu la célèbre biographie que l’on doit à Monk (3), Jaccard y a puisé ce qui convenait au portrait qu’il voulait lui-même dresser du personnage, à savoir celui de quelqu’un qui « a cherché à comprendre ce que cela signifiait : être un homme. Il l’a résumé en un mot : respect face à la folie. Respect de la folie en l’autre. Et surtout, il a compris que ce n’est qu’en pensant des choses encore plus folles que les autres philosophes qu’on pouvait prétendre au titre de penseur. » (4)
Ce qui me frappe à la lecture de Jaccard, c’est à quel point il tire Wittgenstein à lui. Entendez : il trace un profil qui, en réalité, est le sien.
Féru de psychanalyse - ce qui n’était guère le cas de Wittgenstein -, il s’empare de la rencontre d’Hitler, de la lecture de Weininger, de son rapport au père, de ses relations amoureuses, pour le décrire comme essentiellement travaillé par des démons mal identifiés. Assurément, tout un chacun ignore ses déterminations profondes. Mais les désigner pour courser une destinée, voilà qui relève d’une gageure qui dit davantage sur celui qui la risque que sur celui qui est visé.
Inspiré par le sous-titre du livre de Monk, Jaccard fait du génie une sorte de critère à tout point de vue décisif. Il en fait surtout l’aspiration la plus cruciale de Wittgenstein, celle qui explique tout, celle qui justifierait son existence. En fait, ne serait-ce pas là la seule soif qui a continûment poussé Jaccard et qui l’a conduit à différer sans cesse le suicide annoncé, ce suicide que les impuissances de la vieillesse le convaincront d’accomplir ?
Quand l’idée haute que l’on se fait de soi se veut messianique, il faut évoquer Dieu. Jaccard ne peut s’en priver. Je cite :
« Schopenhauer, Tolstoï, Nietzsche, Wittgenstein : ils ont en commun d’envisager tous les problèmes sous l’angle religieux. Un des aphorismes les plus troublants de Tolstoï est : “Dieu est mon désir.” Cet aphorisme lie souverainement les quatre penseurs. Ils en savent trop sur le désir de Dieu, sur le jugement de Dieu, mais ils savent aussi d’instinct que ce savoir, il est inutile de chercher à le partager : il est de l’ordre de l’indicible… à moins que, comme Nietzsche, on ne choisisse de sombrer dans la folie après avoir, mû par une infinie compassion, embrassé le museau d’un âne battu à mort par un charretier sur une place de Turin, le 7 janvier 1889. Il n’y eut jamais qu’un seul chrétien et il est mort sur la croix. Durant ces années de guerre, Wittgenstein aspire, lui aussi, à être crucifié : Dieu est son désir. » (5)
Y a-t-il dans ce passage une phrase - une seule - qui ne trahit l’immodestie de son auteur ? Y a-t-il une idée - une seule - qui ne soit en réalité contestable au regard de ce que celui-ci prête aux auteurs cités ? L’orgueil supposé des autres ne serait-il pas cet orgueil démesuré de l’auteur qui rongea sa propre vie ?
Une question m’assaille : Jaccard a-t-il su quoi que ce soit des idées philosophiques de Wittgenstein ? L’Enquête de Wittgenstein incite à supposer que non. Car en admettant que l’objectif poursuivi soit bien de dépeindre la personnalité de Wittgenstein, peut-on raisonnablement exclure du champ exploré les idées nouvelles que celui-ci a approfondies ? C’est d’autant plus fâcheux que, dans le domaine philosophique, son apport exprime avant tout une grande humilité face aux extravagances de la philosophie idéaliste. Pour n’en évoquer qu’un seul aspect, Wittgenstein a toujours évité d’étaler une érudition qui témoignerait d’une appartenance à une quelconque élite intellectuelle. Sur ce point, Jaccard s’en sépare totalement, lui qui n’a eu de cesse d’exhiber une excellence culturelle de nature à affermir sa prétention au génie.
Bref, si l’œuvre de Wittgenstein témoigne peut-être - indépendamment des affres auxquelles la vie l’a confronté - d’une forme de génie, ne serait-ce que dans la pénétration avec laquelle il a étudié les rapports entre la logique et le langage -, force est de constater que, de son côté, Jaccard s’est sans doute borné à se comporter comme le neveu de Rameau.
(1) Montaigne, Les Essais, Édition Villey-Saulnier, PUF, Quadrige, 1965, p. 928.
(2) Roland Jaccard, L’enquête de Wittgenstein, PUF, 1998.
(3) Ray Monk, Wittgenstein. Le devoir de génie [1990], trad. d’Abel Gerschenfeld, Éd. Odile Jacob, 1993.
(4) Roland Jaccard, Op. cit., p. 12.
(5) Ibid., pp. 64-65.
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