À propos d’un curieux immigré
Ce jour-là, il avait tant neigé que la circulation en était rendue difficile. J’étais descendu à pied des hauteurs sud de la ville, savourant à chaque pas le craquement sec de la chaussure écrasant la neige. Peu de badauds, très peu de voitures, aucun bus. C’est le genre de situation qui - allez savoir pourquoi ! - me remplit d’allégresse.
J’allais arriver à l’Université, là où est habituellement dispensé le cours d’italien auquel je suis inscrit, lorsqu’un appel sur mon smartphone m’apprit que la leçon était annulée en raison des intempéries. Puisqu’il me fallait attendre l’heure du rendez-vous convenu avec F., je m’engouffrai dans le café du coin, déjà réjoui à l’idée de consacrer deux heures à la lecture du livre que j’avais l’habitude d’emmener avec moi.
Un espresso devant moi, j’ouvris Finitude et représentation là où le signet marquait l’état d’avancement de ma lecture. C’était la deuxième fois que je lisais ce livre, espérant cette fois, crayon en main, esquisser une synthèse apte à cerner mes incompréhensions et mes désaccords. Que l’on comprenne mal ou que l’on ressente l’envie de contredire, il est souvent malaisé, face à un ouvrage difficile, de traverser les niveaux de lecture pour asseoir son propre positionnement. Par exemple, lorsque je lis : « À la question : que sommes-nous ?, la réponse est : nous sommes une âme. La sagesse, la sôphrosunè, consiste en la connaissance de soi. Elle s’identifie donc à la connaissance de l’âme. En d’autres mots, se connaître soi-même, c’est pour l’âme, se regarder elle-même. », je m’interroge. Il s’agit bien sûr d’un point de vue que l’on doit à Platon, mais il était annoncé que Foucault l’avait « bien vu ». Et qu’en pense exactement l’auteur ? On me dira qu’il approuve le « souci de soi ». Mais l’âme couvre autre chose, surtout lorsqu’elle est évoquée durant l’Antiquité pré-chrétienne. Il est évidemment impossible d’embrasser une question philosophique dans sa dimension historique tout en l’éclairant de chaque…
— Qui voilà ! Et bien, si on m’avait dit que j’allais te rencontrer ici !
Je levai la tête. Devant moi se trouvait le visage bien connu d’un ancien collègue du Ministère avec lequel j’avais entretenu des relations très amicales, avant de le perdre de vue. Mais comment diable s’appelait-il ? Son nom m’échappait, bien sûr.
— Ah !… Salut vieux… Comment vas-tu ?
— Tu permets ? dit-il en s’asseyant devant moi.
Sortir de la lecture, c’est quelque chose qui ressemble parfois à un appontage. L’espace rétrécit dans lequel on se retrouve, au retour de l’immensité d’un ciel imaginaire, réclame une attention d’une nature toute nouvelle. Donc, un bref instant d’adaptation.
— Ça te fait combien, maintenant ? fit-il.
— Quatre-vingts. Et toi ?
— Quatre-vingt-un.
— Tu ne changes pas.
Il rit.
— Oui et non. La carcasse se déglingue, mais l’esprit bouge peu. Si peu que je suis désormais un immigré.
— Un immigré ? Que veux-tu dire ?
— Je suis venu d’un pays étranger à celui-ci et, par conséquent, je rencontre les difficultés qui sont celles de tout immigré : comprendre une société dans laquelle on voudrait s’insérer.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es aussi belge que moi.
Il resta un moment silencieux, me défiant du regard, comme s’il s’étonnait que je n’aie pas compris ce qu’il voulait me dire. Puis, il se mit à sourire, manifestement content de mon air interrogatif.
Il reprit :
— Je viens d’un pays qui portait le même nom, la Belgique. Mais c’était en fait un autre pays, peuplé d’autres gens que ceux qui nous entourent aujourd’hui. Ce n’est pas le progrès qui les a modifiés de la sorte. C’est un changement auquel je n’arrive pas à donner un nom…
— Ok. L’âge fait de nous des survivants d’un autre monde.
— Oui… mais non, ce n’est pas tout à fait ça. On a vu apparaître, c’est vrai, la révolution numérique, Internet, les smartphones, l’impression en 3D, les véhicules autonomes, que sais-je encore. Mais quelle que soit la difficulté à s’y faire, c’est bien peu de chose par rapport à ce qui, durant la même période, a transformé nos conceptions et nos concepts. On pense autrement, on s'exprime autrement, on défend d’autres choses, on combat d’autres choses, on aime d’autres choses, on s’indigne d’autres choses. Les générations qui ont succédé à la nôtre n’ont pas à se débarrasser du fardeau que nous avons emporté des années 60 à 80, un fardeau auquel on est évidemment très attaché et qui encombre quelquefois notre discernement comme la véracité peut quelquefois encombrer la feinte. On échange bien sûr avec tous les âges, mais cela réclame parfois un effort coûteux…
Il s’était excité, à présent très soucieux de se faire comprendre. Je l’ai tout de suite rassuré :
— Tu as raison. Comme l’immigré qui balance entre l’envie de taire ses origines et le besoin de parler de son pays, on hésite à évoquer le passé.
— Oui. Comme disait Sagan : « On ne sait jamais ce que le passé nous réserve », tout comme on ne sait jamais comment la terre quittée se rappellera à nous.
Nous n’avions pas encore dit un mot à propos de ce que chacun avait connu durant ces dernières années, ni quel était à présent son sort. Peut-être qu’avoir quatre-vingts ans au XXIe siècle n’a pas la même saveur que cela pouvait avoir au XXe. Alors, faisant un grand geste de la main, comme pour écarter toute morosité, je lui demandai :
— Et à présent, que deviens-tu ?
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