mardi 30 juin 2009

Note de lecture : Roger Pouivet

Philosophie contemporaine
de Roger Pouivet


Un ami m’a vivement conseillé de lire Philosophie contemporaine de Roger Pouivet (1). Il y a trouvé, m’a-t-il dit, le point fait sur cette philosophie contemporaine en laquelle, en sa qualité de professeur de philosophie, il se débat continûment. Lorsque l’engouement pour la phénoménologie, pour le déconstructionnisme ou pour le postmodernisme s’évanouit, on peut probablement se sentir un peu comme le funambule dont le câble s’est brusquement distendu et chercher, ne serait-ce que provisoirement, le secours d’un point fixe.

Roger Pouivet est professeur à l’Université de Nancy 2. En cette qualité, il a écrit un livre qui ne dissimule pas sa vocation didactique. La collection qui l’accueille l’indique déjà ; son souci de clarté, poussé jusqu’à la catégorisation, en témoigne davantage encore. Il faut être juste : enseigner réclame de sacrifier certaines nuances dont il serait malvenu de déplorer l’absence. Reste que le plaidoyer de Pouivet en faveur de la philosophie analytique – qu’il annonce très franchement dans une intéressante introduction – l’amène à certaines généralisations et à certaines compartimentations qui me gênent assez.

Pour lui, la summa divisio de la philosophie contemporaine serait celle qui distingue la philosophie analytique de la philosophie continentale. On ne peut certes nier que ce clivage est volontiers évoqué, surtout chez les anglo-saxons. Correspond-il vraiment à un critère distinctif pertinent ? J’en doute. Comme je doute d’ailleurs que l’on puisse retenir une quelconque opposition binaire fondamentale pour caractériser la philosophie contemporaine, si ce n’est celle – qui n’est pas spécifique à la philosophie – qui sépare la sottise de l’intelligence ou encore la prétention de la modestie. Mais ces dernières partitions – qui sont plus floues que n’importe quelle autre – traversent même bien des auteurs, lesquels alternent parfois le pire et le meilleur.

Plus sérieusement, ce qui est en jeu, c’est la possibilité d’une métaphilosophie. Dans son introduction, Roger Pouivet s’exprime comme suit :
« Ce livre est principalement une interrogation sur la meilleure façon de faire aujourd’hui de la philosophie. Mon opinion à ce sujet apparaîtra nettement, dans chacun des chapitres, et laissera entrevoir que je défends une conception fortement influencée par la philosophie analytique. Cependant, il ne s’agit nullement d’un manuel de philosophie interne à ce courant – ce qui existe déjà en français (2). Ce livre confronte les courants philosophiques, et tout particulièrement, les conceptions méthodologiques dont ils sont solidaires. Mais je suis incapable de cacher quelle voie me semble préférable et de faire comme si la question de la vérité, en philosophie, n’était pas toujours décisive. […]
Un terme résume l’ambition de ce livre : être une
métaphilosophie, c’est-à-dire une philosophie de la philosophie du XXe siècle et du XXIe siècle commençant. J’aurai réussi si l’étudiant, après avoir lu ce livre, est capable de reconnaître l’option méthodologique adoptée dans les livres qu’il lit, ou par les professeurs qu’il écoute, et cela, même si, ni les livres, ni les professeurs ne la précisent. Or s’ils l’adoptent, c’est qu’ils en ont délaissé d’autres, souvent sans le dire.
Le risque encouru dans un tel projet métaphilosophique, c’est de déplaire à tout le monde et plus particulièrement à tous ceux qui, enseignant la philosophie, verront peut-être d’un mauvais œil la prétention d’accompagner leur enseignement d’un métadiscours, proposant de le mettre en perspective. Il est possible que certains protagonistes de la philosophie contemporaine se sentent maltraités par la présentation faite d’eux, ou par celle des idées qu’ils affectionnent. La seule solution est d’encourager le lecteur à lire ce livre de façon critique, à s’engager lui-même dans les débats de la philosophie contemporaine. Pourquoi ne pas appliquer à cette métaphilosophie le traitement qu’elle applique aux autres ? J’encourage le lecteur à procéder ainsi. Surtout, j’ai tâché d’expliquer les enjeux et les intérêts des conceptions philosophiques contemporaines, même si elles me paraissent erronées, voire
intellectuellement nocives. » (pp. 14-16)
La prudence y est, mais la gageure est néanmoins tentée : planer par-dessus la discipline pour en révéler les vraies tensions. Cela rappelle un peu la façon dont certains marxistes – tel Georges Politzer – résumaient jadis l’histoire de la philosophie en un combat entre le matérialisme et l’idéalisme (ce dont n’a toujours pas guéri Michel Onfray).

Il est sans doute un peu vain de reprocher à Roger Pouivet de vouloir surmonter la discipline, tel le lucide parmi les lucides. Car la philosophie manifeste déjà elle-même cette tendance à la suprématie, discipline-reine à laquelle il reviendrait de dire la vérité des autres disciplines (3). Et cette vocation de la philosophie a pris au cours des dernières décennies un aspect nouveau. La philosophie fut longtemps caractérisée par un type de réflexions auquel se livraient des penseurs qui confondaient ce que nous distinguons aujourd’hui comme relevant d’un côté de la philosophie et de l’autre de la science. C’est au début du XVIIIe siècle, sans doute, que la philosophie va s’autonomiser quelque peu et c’est au début du XXe que philosophie et science vont pratiquement divorcer, même si depuis lors on assiste encore à des tentatives de conciliation. Mais ce qui a fondamentalement changé au cours des dernières décennies, c’est le rapport que la réflexion philosophique entretient avec l’opinion. Longtemps plus contemptrice qu’indifférente à l’égard de la doxa, la philosophie s’en est aujourd’hui faite la séductrice ou la complice.

Je regardais récemment l’émission télévisée Le Monde des Livres que Florence Noiville présente sur LCI (4) et j’y écoutais Raphaël Enthoven et Frédéric Worms présenter leurs deniers livres. « C’est vivre les yeux fermés que de vivre sans philosopher » aurait écrit Descartes (je n’ai pas vérifié), nous dit d’emblée Florence Noiville. Et puis, on entend notamment parler de la philosophie « comme manière de vivre » et « comme réponse aux besoins concrets » (dixit Worms), et aussi comme une involontaire « vision du monde » qui se fonderait sur le fait que « les apparences [seraient] moins trompeuses que le sentiment d’être trompé par elles » (dixit Enthoven). Franchement, je ne parviens à considérer que tout ce verbiage racoleur soit de la philosophie. Suis-je exagérément exigeant ? Qu’on me le dise.

Cela dit, soyons juste avec Roger Pouivet : son livre présente – au-delà de la hardiesse de l’entreprise – un intérêt qu’il puise dans la défense des préférences de son auteur, bien davantage que dans la comparaison des courants philosophiques. Encore le fait-il avec mesure et sans négliger de recenser les périls auxquels exposent ses propres choix. Personnellement, je perçois dans tout ça du bon et du moins bon. Lorsqu’il prend fait et cause pour l’importance de la vérité en philosophie, on ne peut que le suivre, me semble-t-il. « Le plaisir pris à se gausser de ceux qui ne sont pas parvenus à s’élever à un niveau de pensée supposé supérieur n’est pas non plus sans encourager des attitudes dans lesquelles le désir de vérité ne joue plus qu’un rôle mineur » (p. 247), écrit-il très justement. Par contre, sa défense de la logique me paraît un peu moins convaincante, en ce qu’elle méconnaît en quoi la pratique de la logique suggère les solutions qui se plient à ses exigences, tel l’enfant à qui on offre un marteau et qui juge aisément que tout mérite d’en recevoir un coup. Je suis encore beaucoup moins convaincu lorsqu’il prend fait et cause pour ce qu’il appelle le sens commun. Par cette expression, il vise plutôt le bon sens que l’opinion ; mais il s’en revendique pour oser affirmer des énormités du genre de : « Parménide déniait l’existence du changement » (p. 242).

Un regret en passant : qu’il est dommage que l’écriture de Pouivet soit si plate. Elle n’est même pas, hélas, exempte de fautes. Un exemple : « Si nos croyances sont involontaires et si nous ne saurions (sic) pratiquer un contrôle interne sur les caractéristiques épistémiques de nos états mentaux, alors nous devons bénéficier, pour connaître, d’une "chance épistémique". » (p. 193) Le conditionnel de la conjonction incorrectement réitéré dans le verbe conjugué : voilà qu’il est malaisé de pardonner !

(1) Roger Pouivet, Philosophie contemporaine, PUF ? Collection Licence Philo, 2008.
(2) Pascal Engel, Précis de philosophie analytique, PUF, 200.
(3) Sur cette tendance à la suprématie, il convient de lire ou relire ce que Pierre Bourdieu en a dit à bien des reprises.
(4) L’émission est visible à l’adresse Internet suivante : http://www.wat.tv/video/monde-livres-avec-raphael-1lpcb_16vy8_.html.