À propos de ce qu’on croit de la croyance
Je ne suis certainement pas seul à le remarquer : certaines de nos convictions acquièrent à nos yeux une valeur telle qu’elles nous poussent à réagir sur un mode proche du réflexe. Dernièrement, j’en aperçus les effets dans mon propre comportement, alors que je m’efforçais de convaincre une amie qu’elle défendait elle-même des convictions de cette nature.
Que je vous raconte !
L’amie dont je parle possède un jardin dont elle a grand soin. Il faisait grand beau temps et elle m’avait proposé de le parcourir, fière qu’elle était - à juste titre - des magnifiques floraisons qui s’y déployaient.
Je ne sais plus trop comment cela advint, mais elle évoqua un ami commun qui prétendait volontiers que la croyance en Dieu était parfaitement irrationnelle et qu’un minimum d’intelligence devait nous convaincre de n’y pas croire. Et elle affirma avec force qu’elle partageait cette opinion.
— Pourquoi les gens sont-ils naïfs au point de croire en Dieu ? me dit-elle.
— Naïfs ! Pourquoi les veux-tu naïfs ? Peut-être estiment-ils que croire en Dieu est plus conforme au contexte dans lequel ils se voient vivre.
— Mais non, s’emporta-t-elle, il suffit de réfléchir un peu pour s’apercevoir que la croyance en Dieu ne repose sur rien de probant.
— Ce n’est pas toujours une question de preuve…
Et là elle se courrouça :
— Comment peux-tu dire une chose pareille ? Tu as retourné ta veste, ou quoi ? Je te croyais athée et voilà que tu défends les chrétiens !
Ce fut à mon tour de m’irriter :
— As-tu conscience du fait que, depuis Augustin jusqu’au XVIIe siècle, les auteurs les plus estimables - ceux qui ont laissé une œuvre à la postérité - étaient tous croyants, et croyants convaincus, au point pour plus d’un de ne pas imaginer un instant qu’il soit possible d’être athée ?
J’avais parlé sur le ton de celui qui sait, en élevant quelque peu la voix. Elle riposta, criant presque :
— Mais ils n’avaient pas les connaissances que nous avons ! Je parle des croyants d’aujourd’hui. Pas de ceux qui, dans le passé, avaient l’excuse de ne pas disposer du savoir scientifique.
Je me tus un moment. Qu’elle s’agace que ne partage pas une opinion qui, à son estime, ne peut être raisonnablement contestée, rien d’étonnant. D’autant qu’elle partage sa certitude avec des amis chers, dignes de confiance. Mais que moi-même je m’impatiente qu’elle ne s’aligne pas sur les tempéraments que je lui propose, voilà qui ressemble fort à l’arroseur arrosé.
— La science ne résout en rien la question, repris-je d’une voix calme et douce.
Calme et douce : nouvelle stratégie mise au service de ma conviction, celle dont je ne démords pas.
— Tu diras ce que tu veux ! Moi, je ne peux pas croire en Dieu. Jamais !
Elle avait dit ça avec la fermeté qui convient à une profession de foi. Elle ajouta :
— Pour finir, toi, que crois-tu ?
Nouveau silence de ma part, sans doute destiné à donner plus de poids à ce que j’allais dire.
— Là n’est pas la question, fis-je enfin.
— …
— C’est en réfléchissant aux conditions qui poussent et ont poussé à croire en Dieu que l’on comprendra peut-être à quel point nous avons nous-mêmes été poussés à l’incroyance. Chaque croyance obéit à des déterminations qui rendent mystérieuses les vraies raisons de croire ou de ne pas croire. Nous raisonnons à partir de nos convictions bien davantage que nous ne nous formons nos convictions à partir de nos raisonnements.
Cela dit, j’eux tellement le sentiment de faire le docte que je m’empressai d’ajouter sur le ton de la surprise :
— Oh, ton cerisier donne à plein ! Ce sont des bigarreaux ?
— Des burlats, fit-elle. Puis elle murmura :
— Et quand tu crois que nous sommes déterminés à croire ou à ne pas croire, raisonnes-tu pour le croire ou le crois-tu avant de raisonner ?
— Je peux en goûter quelques-unes ?
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