dimanche 6 avril 2025

Note de lecture : Bernard Bourrit

Montaigne, pensées frivoles et vaines écorces
de Bernard Bourrit


Lire Montaigne réclame de la patience. D’abord parce qu’il faut s’habituer à une langue qui n’est plus la nôtre. Ensuite parce que les idées exposées dans les Essais se présentent éparpillées, décousues et entortillées dans des échafaudages auxquels nous sommes peu habitués. C’est sans doute dans toutes ces difficultés que réside une part essentielle du charme de l’œuvre, mais c’est elles aussi qui découragent souvent ceux qui ne parviennent pas à persévérer. Car le charme n’apparaît que très progressivement au fil de l’effort consenti pour le dénicher.

Il fut un temps où les périodes d’inactivité n’offraient quasi d’autre échappatoire que la lecture, ce qui encourageait l’application avec laquelle une tâche d’abord aride était entreprise. Aujourd’hui, les divers modes de distraction - au vrai sens du terme - que la technologie met à la disposition de l’inactif détermine un tel découragement face à un livre épais ou ardu qu’une portion importante de la culture livresque reste ignorée. C’est jusqu’à la longueur d’un simple article qui fait à présent obstacle à sa lecture. Là où l’on a cru que la démocratisation de la société entraînerait la diffusion de la culture cultivée (voire la valorisation des valeurs partagées par les classes moins favorisées), on doit bien constater que c’est à son effondrement que l’on a assisté. La culture cultivée reste bien sûr l’objet d’un intérêt et de recherches - peut-être plus pointues que jamais -, mais au sein d’un cercle d’adeptes malheureusement de plus en plus restreint.

S’il est un auteur qui sut dire ce qu’il en est des plaisirs et des contraintes de la lecture, ce fut bien Montaigne. Plutôt que de citer ce qui en témoigne au sein des Essais, je vais me borner à reproduire quelques paragraphes du livre de Bernard Bourrit, Montaigne, pensées frivoles et vaines écorces (1).
« ❡ Lire console, désennuie, apaise. C’est un refuge contre les compaignies qui faschent, un remède contre la solitude, un rempart contre les assauts d’une imagination importune. La lecture offre d’inépuisables bonheurs plus vastes que les commodités reelles, vives et naturelles. Et pourtant Montaigne, qui ne voyage jamais sans livres, est parfois plusieurs jours, voire des mois sans les ouvrir, caressant seulement l’idée de pouvoir le faire quand il [lui] plaira, heureux de leur présence muette et bénéfique, content de ce droit de possession. » (p. 41)

« ❡ Les difficultés rencontrées à la lecture mettent en lumière la faiblesse du jugement du lecteur contraint de s’arrêter à l’escorce parce qu’il n’a pas les moyens de penetrer jusques au fons. Cela ne veut pas dire qu’il a failli dans la compréhension, mais qu’il reste aux premières apparences. Chaque texte possède en effet plusieurs sens et intelligences, plusieurs visage[s] du plus superficiel au plus essentiel, du plus apparent au plus interne. Il s’agit donc moins de rivaliser d’intelligence avec l’authorité des Anciens que de présenter une juste interpretation de sa conception. » (p. 40)

« ❡ D’où naît l’émotion ? D’une présence. D’un détail concret qui agite nos yeux ou nos oreilles, par exemple l’inflexion d’une voix, l’accentuation d’un geste ou l’insistance d’un rêve. C’est une saillie qui touche notre point faible - notre imbecilité, dit Montaigne. Et si les arts profitent de notre bestise naturelle pour nous émouvoir, c’est qu’ils représentent justement ces passions en leur imprimant leur style. » (p. 46)
Comment faut-il comprendre ce qu’écrit Bernard Bourrit ?

Le jeu qu’il a choisi - me semble-t-il - consiste à tenter de rendre les idées et les opinions de Montaigne, d’une façon davantage explicite que ne les exposent les Essais. Une des manières de surmonter les difficultés auxquelles se heurte le lecteur d’aujourd’hui consiste effectivement à synthétiser les propos de Montaigne, par exemple en rassemblant ce qui est épars, en devinant une portée absente de la lettre du texte ou encore en adaptant le trait au contexte actuel. Ce qui offre l’avantage de fournir quelque chose comme un Montaigne pénétrable. Et cet avantage ne profite pas seulement à ceux qui ne l’ont pas lu ou pas suffisamment lu. Il permet également au lecteur opiniâtre de comparer sa compréhension de l’œuvre avec celle dont rend compte Bernard Bourrit.

Ici, je dois ouvrir une petite parenthèse. Dans les items qui composent le livre, des mots ou groupe de mots sont en italiques. Pour plus de clarté, je les ai soulignés. Il s’agit de ce qui est puisé sans modification (mises à part quelques coquilles) dans les Essais. Je recommande de ne jamais hésiter à chercher ces mots dans le texte de Montaigne grâce au site themontaigneproject de l’Université de Chicago qui en donnera toutes les occurrences. C’est là un moyen de les remettre dans le contexte du texte originel, celui-ci étant en l’occurrence la version dite Villey-Saulnier établie à partir de l’exemplaire de Bordeaux (2). Je ferme la parenthèse.

Reste une question importante. Quel crédit faut-il accorder aux interprétations fournies par Bernard Bourrit ? Quelques exemples peuvent témoigner de cette nouvelle difficulté, à laquelle ceux qui ont souvent lu Montaigne se trouvent certainement confrontés.

Bien des fois, j’ai éprouvé le sentiment d’une juste appréhension de l’esprit montanien. Voici un item qui, selon moi, le révèle très bien.
« ❡ L’homme, qui n’exerce qu’une royauté imaginaire sur le règne animal, a un général devoir d’humanité envers les bêtes, les arbres et les plantes, car elles ont vie et sentiment, la nature leur en a donné l’usage comme à nous. Aux hommes la justice, aux autres créatures la grâce et la benignité. Il y a entre le vivant et nous quelque commerce dont la teneur indéfinie, qui n’appelle pas de définition, suffit à créer une obligation mutuelle entre les règnes, les espèces et les individus. » (p. 134)
Je vois là une transposition fidèle de ce que Montaigne pense du rapport entre les hommes et le vivant. Bien sûr, on peut chicaner un peu. En cherchant les mots vie et sentiment sur themontaigneproject, on tombe sur une phrase figurant à la fin du chapitre XI du Livre II :
« Quand tout cela en seroit à dire, si y a-t-il un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bestes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres memes et aux plantes. » (3)
Voilà qui ne prête pas de sentiment aux arbres et aux plantes, ce qui par conséquent ne justifie pas l’audace contraire dont le propos de Bourrit donne l’exemple, laquelle pourrait avoir été inspirée - qui sait ? - par un anthropomorphisme très à la mode.

D’autres fois, il m’a semblé que le fait d’isoler quelques mots au sein d’un seul item pouvait d’une certaine façon trahir la pensée de Montaigne. Ainsi, à propos de la vie :
« ❡ Qu’est-ce que la vie ? Un éclair dans le cours infini d’une nuict éternelle, une brève interruption du néant, la mort occupant tout le devant et tout le derrière de ce moment. » (p. 227)
Il importe d’aller lire le devant et l’arrière des mots cités (4) pour les replacer au sein d’un fort long passage principalement consacré aux raisons que nous avons de douter de nos connaissances. Ce scepticisme englobe ce qui peut être dit de la vie et de la mort. Le passage « la mort occupant tout le devant et tout le derrière de ce moment » a été ajouté à la main par Montaigne sur l’exemplaire de Bordeaux. Et, en outre, cet ajout n’est pas là complet, car il se termine par « , et une bonne partie encore de ce moment. » Peut-on en inférer que Montaigne ne croit pas à la vie après la mort ? Ce serait sans doute hasardeux. D’abord parce que l’époque excluait généralement ce type de croyances, ensuite parce que Dieu reste très présent dans les Essais (on y trouve 334 occurrences du mot) et que ce Dieu évoqué est celui du catholicisme, une religion qui promet sans ambiguïté une vie post-mortem. Cela ne signifie pas qu’il faut considérer comme acquit que Montaigne croyait à une vie après la mort. Jusqu’où allait son scepticisme, voilà une question bien malaisée à trancher. Peut-être lui-même ne le savait-il pas.

Prenons un autre exemple, révélateur des incertitudes de la compréhension.
« ❡ Peut-on conduire une vie cohérente, un train de vie, sans forger de dessain pour celle-ci ? Comment choisir ce qui convient quand nous vivons par hazard sans loi ni police en nos testes ? sans même savoir ce que nous voulons ? Nous vivons de manière irréfléchie, nous pensons ce que nous voulons, qu’à l’instant que nous le voulons : action et justification viennent ensemble à la conscience. Notre inconséquence fait dire à Montaigne que nous ne voulons rien librement. Effectivement, nous vivons sous influence puisqu’il suffit de circonstances contraires pour vouloir tout à fait différemment. Ainsi la variété des occurrences fabrique la diversité des tempéraments humains. Et prétendre que nous traçons notre chemin, que nous allons, est une illusion vaniteuse, mieux vaudrait dire qu’on nous emporte. […] Les auteurs qui choisissent un air universel, et suyvant cette image, vont rengeant et interpretant toutes les actions tordent la réalité à leur idée, la dissimule en essayant d’assortir ces pièces, de r’appiecer les lambeaux épars d’une existence. Cerner l’homme par ses plus communs traits, c’est le trahir. De lui, rien ne peut être dit simplement, en un mot. La mosaïque de ses contradictions est mieux représentée dans sa dissemblance par des notes, des éclats, des fragments hétérogènes que par l’unité, forcément fictive et biaisée, d’une narration. Rendre le divers par le divers, telle est donc la logique de Montaigne. » (p. 102)
J’ai envie de dire que l’on retrouve bien là une approche de la réalité humaine qui est celle de Montaigne, tout particulièrement lorsqu’il s’exprime à propos de l’inconstance de nos actions dans le chapitre I du livre II. Évidemment, on pourrait aussi être tenté d’affirmer que Montaigne était déterministe. Après tout, « nous ne voulons rien librement » qui est de sa plume, semble bien en faire l’ennemi du libre-arbitre. Mais la phrase complète est la suivante : « Nous flottons entre divers advis : nous ne voulons rien librement, rien absoluëment, rien constamment. » (5), une formulation plus ample qui vise bien davantage une incapacité à faire des choix cohérents, coordonnés et rationnels plutôt qu’une impossibilité de choisir. On retrouve ici cette mauvaise inclination qui consiste à prêter à Montaigne des opinions qui corroborent des opinions d’aujourd’hui. Il est tout à fait inutile de l’encombrer de cela.

Un autre exemple encore, peut-être plus troublant :
« ❡ Tâchons d’éclaircir les pouvoirs que Montaigne délègue à la raison. Il y a un usage, auquel Montaigne ne cesse d’y revenir, pour lequel la raison sert à démasquer les apparences, à oster le masque aussi bien des choses que des personnes, et, ce faisant, nous permet de quitter la condition du bas populaire. Or, qu’y a-t-il de méprisable chez le peuple pour vouloir fuir son état ? Car au fond la tourbe v[a], vien[t], trott[e], dans[e] avec une frivolité que Montaigne ne saurait condamner puisque il soutient dans le même temps que notre visée, c’est la volupté et que les moyens si peu glorieux au reste et exemplaire[s] que vous voudrez de l’atteindre n’y font rien. Mais le prix de cette légèreté est un tribu trop lourd à Montaigne : l’insouciance, écrit-il, nous vend trop cher ses denrées. On comprend alors qu’il y a un bon et un mauvais usage des plaisirs. Montaigne prend ses distances avec les joies du vulgaire. On le mesure au récit que donne Montaigne de la saison la plus licentieuse de [s]on age qui rapporte que même parmi les dames et les jeux, et quoi qu’il eût la teste pleine d’oisiveté, d’amour et de bon temps, il n’a un seul instant cesser de ratiociner. Au milieu des sirènes, la raison comme Ulysse s’accroche à son mât. La nonchalance du vulgaire est par opposition bestiale, une brutale stupidité : l’imbécile jouit sans songer au terme de ses plaisirs ; mais quand le malheur frappe quels tourments, quels cris, quelle rage, et quel désespoir [l’]accable ! Mais la “bestialité” de qui préfère jouir sans escompter ne rappelle-t-elle pas le placide bonheur du pourceau qu’enviait Montaigne ? On touche ici à une aporie. Ou la raison se moque, dit Montaigne, ou elle ne doit viser qu’à notre contentement. Il est donc possible que la raison ne concourt pas à notre bonheur, qu’elle déraisonne et se joue de nous. Or, la supposition d’une raison “malicieuse” jette un discrédit durable sur ses supposées vertus de clairvoyance - de clarté et d’évidence - comme chez Descartes l’hypothèse du malin génie. » (pp. 167-168)
Je trouve assez curieuse l’idée que ce serait en puisant dans le chapitre XX du Livre I des Essais, “Que philosopher c’est apprendre à mourir”, qu’il soit possible « d’éclaircir les pouvoirs que Montaigne délègue à la raison ». Ce n’est pas qu’il n’y soit pas question de raison. Mais, outre le fait que ce mot est assez polysémique, particulièrement chez Montaigne, il s’agit dans ce chapitre de cerner ce que notre esprit peut générer pour contrebalancer cette certitude que nous soyons promis à la mort. La raison y est donc notamment évoquée comme un moyen de supporter l’idée de cette échéance. Et lorsqu’il y est question du « bas populaire », ce n’est pas pour véritablement stigmatiser une catégorie sociale, mais plutôt pour désigner tous ceux qui, tels les femmes et les enfants, sont insuffisamment avertis des choses de la vie pour réfléchir à la mort. En fait, il me semble que la raison occupée de la mort est une question dont le sens s’inverse lorsqu’on lit le chapitre XII du Livre III, “De la Phisionomie”, là où Montaigne se résout à laisser la nature plutôt que la raison se charger du problème :
« Si vous ne sçavez par mourir, ne vous chaille [Ne vous en souciez point] ; nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment ; elle fera exactement cette besongne pour vous ; n’en empeschez vostre soing. […] Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie. » (6)
Il n’est plus question alors d’accorder la moindre attention à cette idée que le « bonheur de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d’un esprit bien né, et de la resolution et asseurance d’un’ame reglée, ne se doive jamais attribuer à l’homme, qu’on en luy aye veu joüer le dernier acte de sa comedie, et sans doute le plus difficile. » (7), telle qu’elle figure dans le chapitre XIX du Livre I, “Qu’il ne faut juger de nostre heur, qu’après la mort”.

Quant à la raison au sens de béquille de l’entendement, il faudrait plutôt se tourner vers le chapitre XII du Livre II, “Apologie de Raymond Sebond”. Cette raison-là y est dénoncée pour son incapacité à surmonter les contradictions et à fonder la morale. Tant et si bien que tout reste incertain :
« O la vile chose, dit-il [c’est Sénèque qui parle], et abjecte, que l’homme, s’il ne s’esleve au dessus de l’humanité ! Voylà un bon mot et un util desir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’esperer enjamber plus que de l’estenduë de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ny que l’homme se monte au dessus de soy et de l’humanité : car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de ses prises. » (8)

Le pari de Bernard Bourrit est-il réussi ? A-t-il permis de se faire une idée claire des idées de Montaigne ? Ce n’est pas sûr. A-t-il permis de mettre en discussion des façons d’appréhender l’auteur des Essais ? Je crois que oui.

(1) Bernard Bourrit, Montaigne, pensées frivoles et vaines écorces, Le temps qu’il fait, Mazères, 2018.
(2) La dernière édition est de 2004 et le dernier tirage de 2013 (PUF, Quadrige).
(3) Montaigne, Les essais, PUF, Quadrige, 2013, p. 435.
(4) Montaigne, Op. cit., p. 526.
(5) Montaigne, Op. cit., p. 333.
(6) Montaigne, Op. cit., p. 1051.
(7) Montaigne, Op. cit., p. 78.
(8) Montaigne, Op. cit., p. 604.

Autres notes sur Montaigne :
Le chapitre "Des Boyteux" des Essais
Le chapitre « Des coches » des Essais
Le chapitre « De la liberté de conscience » des Essais
Les chapitres « Des vaines subtilités » et « De l’art de conférer » des Essais
Le chapitre « De l’aage » des Essais
Montaigne. Des règles pour l’esprit de Bernard Sève
Le chapitre « De mesnager sa volonté » des Essais
Montaigne et son temps de Géralde Nakam
Le chapitre « Des mauvais moyens employez à bonne fin » des Essais
Le chapitre « De trois bonnes femmes » des Essais
Montaigne de Stefan Zweig
« Témoin de soi-même ? Montaigne et l’écriture de soi » de Bernard Sève
Le chapitre « De ne contrefaire le malade » des Essais
« Montaigne, les cannibales et les grottes » de Carlo Ginzburg
Le chapitre “Sur des vers de Virgile” des Essais
Le chapitre “Sur la solitude” des Essais
Le chapitre “De juger de la mort d’autruy” des Essais
Le chapitre “De l’utile et de l’honneste” des Essais
Le chapitre “Sur la physionomie” des Essais
De Montaigne à Montaigne de Lévi-Strauss
Le chapitre “Nos affections s’emportent au-delà de nous” des Essais
Le chapitre “Apologie de Raimond de Sebonde” des Essais
Le chapitre “Sur la ressemblance des enfants avec leurs pères” des Essais
Le chapitre “Du repentir” des Essais

mercredi 2 avril 2025

Note d’opinion : le juge et l’électeur

À propos du juge et de l’électeur

Le 31 mars 2025, le tribunal correctionnel de Paris a reconnu plusieurs cadres du Rassemblement national coupables de détournements de fonds publics, dont Marine Le Pen, laquelle a été condamnée à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, à cent mille euros d’amende et à cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire.

Ce jugement a immédiatement donné lieu à une multitude de commentaires en tous sens. Bien des propos - qu’ils émanent de journalistes, de juristes, de politiques ou de quidams - mériteraient une analyse approfondie, tant ils révèlent la conception que chacun se fait de ce qu’il faut entendre par démocratie.

À coup sûr, la réflexion devrait s’étendre jusqu’à l’opportunité des décisions législatives qui ont imaginé l’exécution provisoire des peines, mesure que l’on peut soupçonner d’avoir été surtout proposée pour l’intention vertueuse qu’elle laissa apparaître, sans beaucoup d’égards pour les complexités juridiques qu’elle ne manquerait pas de créer. L’outrance dans la vertu est souvent aussi pernicieuse que l’outrance dans le vice, ne serait-ce que parce qu’elle offre au vice des occasions de se justifier. Ce qui donne aux mouvements illibéraux une part importante de leur séduction, c’est la dénonciation des exagérations égalitaristes qui affirment leurs principes sans tenir compte de l’état des opinions et des rapports sociaux. À certains moments, l’égalitarisme nourrit des inégalités.

Je voudrais me borner à un seul aspect des débats que le jugement du 31 mars a suscités, à savoir l’affirmation de la primauté du vote sur toute autre décision, ce qui équivaut à un refus de la séparation des pouvoirs. L’expression la plus raccourcie de cette opinion s’est trouvée dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon : « La décision de destituer un élu devrait revenir au peuple. » (1) Il ne faisait ainsi que rejoindre une antienne des illibéraux, le déni de démocratie, incantation qui oppose sans cesse des décisions prises par les élus aux préférences présumées du peuple. En l’occurrence, il y a bien sûr une petite confusion entre l’inéligibilité et la révocation. Mais cela signifie bien que, puisqu’il revient au peuple de destituer, il n’est pas permis au juge de décréter l’inéligibilité (même si Marine Le Pen n’a pas été destituée de son mandat de député).

La démocratie ramenée à la volonté persistante du peuple, voilà l’argument dont use les illibéraux pour saper la démocratie lentement construite depuis plus de deux siècles. L’appel au peuple - fût-ce lorsque la population semble n’être pas prête à embrayer - consolide le rejet de toutes les autres règles ou institutions qui participent au caractère démocratique de la société, en ce compris les principes constitutionnels. Ne voit-on pas Trump envisager aujourd’hui de postuler un troisième mandat au mépris de la constitution américaine ? Si le peuple le souhaite ? N’est-il pas souverain ?

Cette idée que le peuple a tous les droits repose - je crois - sur une conception fétichiste du peuple. Qu’est-ce que le peuple, sinon l’ensemble des citoyens, lequel ensemble n’est unanime sur rien. Lorsqu’il est consulté, on admet que la majorité des suffrages identiques doit être considérée comme la volonté du peuple. Ce n’est pourtant - dans le meilleur des cas - que la volonté des votes exprimés. Et je n’évoque pas ici les découpages électoraux et autres organisations des scrutins qui tempèrent le caractère représentatif des consultations dites populaires.

Je n’écorne pas la confiance accordée aux votes par plaisir. Bien au contraire, je crois à l’importance des scrutins et à leur fréquence. Mais il convient d’en mesurer le rôle et la signification. Et par conséquent, il me paraît très important de mesurer ce qui sépare un scrutin d’un jugement et en quoi il importe que celui-ci obéisse à des règles que celui-là ne peut pas garantir.

Un jugement vise une ou plusieurs personnes et a en général pour fonction de résoudre un conflit ou de punir une infraction. L’organisation du tribunal tend à permettre un jugement juste, c’est-à-dire un jugement qui, outre d’être fondé sur la loi, se base sur des faits évalués vrais. La plupart des règles que le juge se doit de respecter visent la vérité de ce qui justifiera le jugement. Deux remarques s’imposent alors. D’abord, il faut admettre que le jugement réclame un processus très complexe pour lequel le juge doit être formé et pour le respect duquel le temps du procès peut constituer une menace d’injustice. Ensuite, il n’est pas impensable que des juges contreviennent à leur propre éthique et qu’ils décident partialement ou paresseusement. J’ai personnellement connu un juge - alors que je plaidais devant les juridictions du travail - qui se contentait le plus souvent d’un dispositif aussi laconique que « accorde au demandeur les avantages sollicités », ce qui ne manquait pas de poser des problèmes d’exécution. Cela dit, la recherche de la vérité reste l’ambition affichée du magistrat et, quoi qu’en pense le justiciable défait, c’est ce que l’on attend en toute logique d’une institution qui s’appelle la justice.

Le scrutin ne repose en aucune façon sur les mêmes principes. Il s’agit de faire trancher une question ou une désignation en recourant à une proportion dominante d’avis. Ainsi, rien n’est prévu pour permettre à l’électeur - comme c’est le cas du juge - d’être informé suffisamment quant à la vérité des alternatives proposées. Lors des débats électoraux, le mensonge est permis et même recommandé implicitement, tant il est payant. C’est ce qu’on appelle la démagogie. Le candidat qui s’attacherait à respecter la vérité des faits serait immanquablement relégué parmi les battus. Et l’on qualifierait de naïf celui qui choisirait cette voie, en vertu du principe qui veut que le meilleur commentateur de la politique soit celui qui suppose le cynisme des plus célébrés.

Je ne résiste pas à l’envie de rappeler une nouvelle fois ces propos de Pierre Bourdieu :
« Quoi de plus naturel, quoi de plus évident par exemple que l’action de voter que le dictionnaire définit, très (socio)logiquement, de manière tautologique, c’est-à-dire comme “l’acte d’exprimer son opinion par son vote, son suffrage” ? Et on ne verra sans doute jamais un “philosophe politique” poser, avec la très naturelle solennité d’un Heidegger demandant “que signifie penser ?”, la question de savoir “que signifie voter ?”. Et pourtant, toutes les ressources de la “pensée essentielle” ne seraient pas de trop, en ce cas, pour anéantir le voile d’ignorance qui interdit de découvrir la contingence historique de ce qui est institué, ex instituto, et, du même coup, de poser la question des possibles latéraux qui ont été éliminés par l’histoire et des conditions sociales de possibilité du possible préservé. » (2)
Il est vrai que, pour lutter contre ce qu’il appelait l’« agrégation statistique d'opinions individuelles individuellement produites et exprimées » et « l’appropriation usurpatrice » par le délégué collectivement désigné, il suggérait ceci :
« […] il faut travailler à créer les conditions sociales de l’instauration d’un mode de fabrication de la “volonté générale” (ou de l’opinion collective) réellement collectif, c’est-à-dire fondé sur les échanges réglés d’une confrontation dialectique supposant la concertation sur les instruments de communication nécessaires pour établir l’accord ou le désaccord et capable de transformer les contenus communiqués et ceux qui communiquent. » (3)
C’est pour le moins irréaliste, bien sûr. Le doigt pourtant est mis sur les conditions de désinformation dans lesquelles les électeurs sont appelés à se prononcer.

Les processus électifs sont nécessaires, ne serait-ce que pour rendre la tyrannie difficile. Et cela, surtout grâce à leur fréquence. Qui n’espère pas que les midterm elections ne mettent Trump en difficulté ? Certains, bien sûr. Pas moi, simplement parce qu’il me semble être une importante menace pour la démocratie, telle en tout cas que je la conçois.

Des juges qui cultivent le souci de la vérité pour statuer sur des cas individuels est une des exigences de cette démocratie. Que le peuple puisse s’y substituer est une idée effrayante en raison même du rôle très modeste que joue l’idée de vérité lors des consultations dites populaires.

Quant au Gouvernement des juges, expression assurément immodérée, il s’agit d’une manière de fustiger les intentions politiques qui pourraient entacher l’impartialité des juges dans le règlement de certains cas individuels. La suspicion de ce genre de dérives est évidemment concevable, mais elle ne peut pas servir d’excuse à la punition d'une infraction dûment motivée.

(1) Cf. l’article d’Olivier Pérou du 31 mars 2025 in Le Monde et intitulé “Condamnation de Marine Le Pen : Jean-Luc Mélenchon rejoint les critiques de la droite et de l’extrême droite sur la justice”.
(2) Pierre Bourdieu, “Le mystère des ministères”, in Actes de la recherche en sciences sociales, 5/2001 (n° 140), p. 7.
(3) Pierre Bourdieu, Op. cit., p. 8.