mardi 24 novembre 2009

Note de lecture : Danièle Sallenave

La Fraga
de Danièle Sallenave


Dans ma vie, j’ai fait plusieurs fois l’expérience de la rupture. Rompre avec la foi, rompre avec un parent, une femme, un employeur, rompre avec un cercle d’amis, c’est toujours poser un acte qui se donne comme un choix, mais qui répond à des déterminations profondes, peu conscientes, et bien malaisées à cerner. De façon apparemment paradoxale, il y a peut-être dans bien des ruptures quelque chose qui relève avant tout de la fidélité : fidélité à une idée, à soi, à une idée de soi… (1)

Michel Mercier, parlant de Colette et Willy se séparant en 1905, écrit : « toute rupture crée aussi et d’abord une solitude » (2). Ce dont celle-ci témoigna merveilleusement :
« Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix !...
Toute seule éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et morose… Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix…
» (3)

J’ai trouvé qu’il y avait un parallèle intéressant à faire entre Colette et Mary Gordon, l’héroïne de La Fraga (4). Car au tournant des XIXe et XXe siècles, des femmes dont elles sont, l’une bien réelle et l’autre imaginée, ont rompu leur destinée et tenté de résoudre au sein même de leur vie ce que, d’une toute autre manière, les suffragettes de l’époque ont exigé du corps social. Que fallait-il résoudre ? La question, die Frage, la ‘Fraga’ !

La ‘Fraga’, c’est la manière qu’a Mary Gordon, italianisée par son séjour à Venise, de prononcer le mot allemand Frage. Et le mot allemand est fréquemment prononcé par Roswitha, une Viennoise, lorsqu’elle évoque le Sezessionsstil.
« Elle [Mary] avait saisi un mot qui revenait souvent. "Qu’est-ce que c’est, Rosa, ‘difraga’ ? — Pas a, Mary, dit Roswitha, tu parles comme les Saxons, ‘die Frage’, dis eu. — ‘Die fraga’", répéta Mary. Le mot lui avait plu par sa sonorité guerrière, évoquant la rupture, les interrogations fiévreuses, la détermination : tout cela qui était en elle, et qu’elle ne savait pas encore nommer. "C’est la ‘question’ ! dit Roswitha. Le grand défi jeté par le monde d’aujourd’hui aux jeunes artistes !" » (p. 191)

Le thème du roman de Danièle Sallenave, c’est bien la rupture. Celle que la femme doit d’une certaine manière s’infliger pour obtenir un affranchissement que la revendication politique, même victorieuse, ne parvient pas à elle seule à accorder. Fille d’un pasteur rigoriste du Massachusetts, Mary Gordon se contente de faire office de gouvernante à une jeune fille de bonne famille et se rend avec elle à Venise pour parfaire son éducation. La tâche menée à bien, Mary décide de rester à Venise, de rompre avec ce qu’elle fut et avec ceux qui la firent ce qu’elle fut. Ô, nulle revendication politique dans sa décision, nul féminisme ; juste la résolution d’être à soi, dans la pauvreté peut-être, dans les difficultés sûrement, mais ne plus vivre tel le reflet des autres, des siens, de tout ce qui déterminait à son insu ses appartenances.

Le rapport aux autres, la sexualité, l’art, voilà les principaux terrains sur lesquels Mary va mettre son appétit de vivre à l’épreuve. Et il y a Zannier, un peintre vénitien, qui va lui dévoiler ce que peut être l’amitié d’un homme lorsqu’elle ne s’immisce pas dans votre quant-à-soi ; il y a aussi la comtesse Lazarine, dont elle apprend à quel point la destinée des femmes comporte, sous des formes peut-être diverses, un même joug à porter, que vous soyez pauvres ou riches ; il y a encore Roswitha et Karl-Gustav qui lui révèleront la rupture dont l’art se nourrit alors, comme si la vie même était dans la rupture. Il y a enfin Elio, son fils, qu’elle se convainc d’aimer vraiment lorsqu’elle donne à son affection une valeur qui n’a rien de maternelle.

Mary raisonne peu, déduit peu : elle ressent. Et c’est plutôt intuitivement qu’elle comprend le poids dont la comtesse n’a jamais su soulager ses épaules, par exemple lorsque celle-ci lui rapporte son mariage : « "Ma mère avait appris de ses amies anglaises, commentait Lazarine, que la liberté d’une femme succède au mariage et ne le précède jamais." » (p. 122) Et lorsqu’elle désire un homme, elle le veut don Juan et ne le veut à elle qu’accidentellement, d’une façon impropre à faire naître des liens aussi tentaculaires que les vrilles d’une vigne.
« Là où le comte Fulvio et elle étaient allés ensemble, on ne retournait pas deux fois ; d’avoir partagé ce voyage, elle le sentait confusément, ne créait aucun lien, encore moins de droits ou de devoirs (de part et d’autre). Ils avaient été de parfaits égaux, elle le comprenait, lui au terme (ou presque) de sa longue carrière de don Juan, elle au début de sa vie amoureuse. De parfaits égaux, qui s’étaient parfaitement compris ; et, mis sur les plateaux d’une balance, ce que chacun d’eux avait donné (et pris) à l’autre s’équilibrait parfaitement. De là ce pas assuré qu’elle avait pris en se retrouvant dans la rue. » (p. 185)

Il y a dans le livre de Danièle Sallenave cette profusion de faits crédibles qui sont tant nécessaires à un bon roman historique, et qui témoignent d’une documentation exceptionnelle. C’est au point que j’en suis venu à me demander si, réellement, Byron avait une cousine qui s’appelait lady Duff Gordon, précisément du nom de cette créatrice de mode, naufragée du Titanic, dont la rumeur ne loue pas l’esprit d’entraide (cf. p. 170). Ou encore si, à l’époque, il était vraiment nécessaire, de Venise, d’aller à Trieste pour prendre le train pour Vienne (cf. p. 186).

C’est un beau roman, La Fraga, un roman qui ne craint pas de raconter une histoire, un roman qui ne souffre en rien de cette volonté frénétique de faire du Proust dont la littérature française est accablée depuis bien des décennies. Danièle Sallenave, qui touche à bien des genres (5), a réussi là un récit historique captivant. Et lorsque, à la lecture des dernières pages, les larmes vous montent aux yeux, ce n’est pas tant la disparition d’un protagoniste attachant qui les suscite, c’est la mort qui prive les vivants, ainsi que la rupture prive d’une part de la vie.

(1) On ne rompt sans doute que parce que maintenir, perpétuer, devient une forme répétée – voire continue – de rupture. Heureux ceux qui naissent et meurent dans la même maison, sans l’avoir jamais quittée ; et tant pis pour ces instables qu’émeut Brassens lorsqu’il chante Auprès de mon arbre.
(2) Michel Mercier, « Notice » relative aux Vrilles de la vigne in Colette, Œuvres I, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1984, p. 1539.
(3) Colette, Œuvres I, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1984, p. 960.
(4) Danièle Sallenave, La Fraga, Gallimard, 2005.
(5) Elle fut – il n’est pas inutile de le rappeler – condamnée en mai 2005 pour antisémitisme par la Cour d’Appel de Versailles, en compagnie d’Edgar Morin et de Sami Naïr, pour la publication le 4 juin 2002 dans le journal Le Monde d’un article que l’on peut consulter à l’adresse Internet suivante : http://www.mcxapc.org/docs/conscienceinextenso/morinext.htm. Cette décision judiciaire illustre l’inconséquence de lois érigeant des opinions en délit et l’usage débridé que peuvent en faire certains magistrats. Rappelons aussi que l’Union juive pour la paix a jugé cet arrêt absurde et scandaleux (cf. http://www.legrandsoir.info/article2476.html).

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