dimanche 21 février 2010

Note de lecture : Ferdinand de Saussure

Cours de linguistique générale
de Ferdinand de Saussure


Pour une raison un peu particulière que je vais expliciter dans un instant, je viens de relire le Cours de linguistique générale de Saussure (1). Et je me suis saisi, pour ce faire, de l’édition dont je disposais, celle de Tullio de Mauro de 1972. On sait que le Cours n’est pas de la main de Saussure, mais de quelques-uns de ses élèves et que son contenu précis a fait et fait toujours l’objet de nombreuses discussions. D’autant que, depuis une quinzaine d’années, on a retrouvé et publié des écrits de Saussure lui-même qui laisseraient penser (je ne puis me prononcer ; je ne les ai pas lus) qu’il aurait eu l’esprit moins structuraliste qu’on ne le dit parfois. C’est dire si mon intention n’était pas, relisant le Cours, de mieux connaître Saussure, ni a fortiori de m’avancer sur le terrain des spécialistes, ce dont je serais bien incapable.

En fait, tout provient d’une note que j’ai rédigée à propos de L’affaire Maurizius de Jakob Wassermann. J’y ai commis une erreur d’autant plus regrettable qu’elle concerne la pensée d’autrui. Voici ce que j’écrivais (on me pardonnera de me citer) : « Un ami, professeur de droit, m’a un jour confié que, selon lui, la norme juridique répondait à la même logique structurale que le signe linguistique, tel que Saussure l’a défini à partir de la distinction entre le signifiant et le signifié : la norme trouve son sens signifiant – si on peut dire – dans l’interprétation que le juriste lui donne, mais son signifié est bien dans le contexte social qui en a suscité l’émergence. Comment ne pas être d’accord avec lui ? » Lui, l’ami, n’est pas d’accord, et pour cause. Car ce n’est pas ce qu’il m’avait expliqué et ce n’est pas pertinent. Il me l’a indiqué gentiment en ouvrant sous mes yeux le Cours de linguistique générale. Et voilà ce qui m’a conduit à relire celui-ci.

Si l’on se rappelle que le Cours a été dispensé trois fois entre 1905 et 1911, on ne peut qu’être frappé par la nouveauté et la lucidité d’une pensée aussi relativiste à propos d’un domaine où il était si malaisé de l’être. Et l’on y sent un élan de la recherche qui va rejaillir sur l’ensemble des sciences de l’homme pendant de nombreuses décennies. À cet égard, Lévi-Strauss ne se trompait pas lorsqu’il affirmait que la linguistique avait ouvert la voie.
« […] la langue est une forme et non une substance. On ne saurait assez se pénétrer de cette vérité, car toutes les erreurs de notre terminologie, toutes nos façons incorrectes de désigner les choses de la langue proviennent de cette supposition involontaire qu’il y aurait une substance dans le phénomène linguistique. » (p. 169)

J’aurais volontiers évoqué bien des réflexions que cette relecture m’a inspirées. (2) Je me borne à une seule. Elle concerne l’avant-dernier chapitre du Cours intitulé "Le témoignage de la langue en anthropologie et en préhistoire". Certains pourraient y apercevoir des manières d’expliquer les choses (rappelons que ce sont ses élèves et non Saussure qui parlent) qui heurtent notre sensibilité actuelle. Ainsi :
« Il y a par exemple une race germanique, dont les caractères anthropologiques sont très nets : chevelure blonde, crâne allongé, stature élevée, etc. ; le type scandinave en est la forme la plus parfaite. » (p. 304)
Et on a beau remarquer que la race est ainsi évoquée pour réfuter l’idée qu’elle puisse avoir influé sur les langues et leurs différences, l’hypothèse à elle seule peut susciter aujourd’hui un malaise. C’est qu’il est admis à présent que, entre les déterminations sociales et les déterminations génétiques, il n’y a pas de place pour des déterminations intermédiaires qui seraient corrélées à des caractères anthropométriques, caractères qu’on qualifiait autrefois de raciaux. La recherche scientifique a incliné vers l’absence de déterminations raciales ; mais c’est surtout les dérives politiques et sociales que l’opinion contraire a justifiées au cours de la première moitié du XXe siècle qui ont conféré à cette thèse une odeur de soufre. Au début du siècle dernier, l’idée des races et des déterminations anthropométriques est très répandue et il n’y a en fait rien d’extraordinaire à ce que Saussure ou ses élèves l’évoquent, au moins pour en dénier les effets dans le champ linguistique. Ce qui, en revanche, n’est pas commun à la même époque, c’est l’accent mis sur l’impact des rapports sociaux.
« […] il y a une autre unité, infiniment plus importante, la seule essentielle, celle qui est constituée par le lien social : nous l’appellerons ethnisme. Entendons par là une unité reposant sur des rapports multiples de religion, de civilisation, de défense commune, etc., qui peuvent s’établir même entre peuples de races différentes et en l’absence de tout lien politique.
C’est entre l’ethnisme et la langue que s’établit ce rapport de réciprocité
[…] : le lien social tend à créer la communauté de langue et imprime peut-être à l’idiome commun certains caractères ; inversement, c’est la communauté de langue qui constitue, dans une certaine mesure, l’unité ethnique. En général, celle-ci suffit toujours pour expliquer la communauté linguistique. » (pp. 305-306)
Ce qui nous paraît aujourd’hui aller de soi dans cette proposition représente en fait, pour l’époque où elle fut formulée, une admirable innovation s’inscrivant dans l’évolution du relativisme grâce auquel la compréhension du comportement humain progressa.

Mais je ne perds pas de vue l’objet de la présente note, à savoir l’erreur que j’ai commise en rendant compte à la va-vite d’une idée qui méritait qu’on s’y arrête. Le fondement saussurien de cette idée, il se trouve principalement dans le chapitre premier de la première partie du Cours ("Nature du signe linguistique") et surtout dans le chapitre IV de la deuxième partie ("La valeur linguistique"). Si l’on peut comparer la norme juridique avec le signe linguistique, c’est parce que la valeur de l’un comme celle de l’autre restent entièrement relatives. Et si elles sont relatives, c’est d’abord et avant tout parce qu’elles doivent tout à l’arbitraire de leur émergence. De même que les noms des choses ne peuvent être appréhendés comme une simple nomenclature, les concepts juridiques ne peuvent pas être définis de façon univoque. On peut tenter de le faire, on peut regretter de n’y point arriver, mais on ne peut pas se bercer de l’illusion qu’il soit possible d’y parvenir sans se couper de leur usage. L’ami qui m’en avait parlé avait ainsi attiré mon attention sur le fait que c’est précisément à ce caractère du droit que Claude Lévi-Strauss pensait lorsqu’il écrivit :
« Une curieuse fatalité pèse sur l’enseignement du Droit. Pris entre la théologie dont, à cette époque, son esprit le rapprochait, et le journalisme vers quoi la récente réforme est en train de le faire basculer, on dirait qu’il lui est impossible de se situer sur un plan à la fois solide et objectif : il perd une des vertus quand il essaye de conquérir ou de retenir l’autre. Objet d’étude pour le savant, le juriste me faisait penser à un animal qui prétendrait montrer la lanterne magique au zoologiste. » (3)

(1) Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, publié par Charles Bally et Albert Sechehaye avec la collaboration d’Albert Riedlinger, édition préparée par Tullio de Mauro, Payot, 1972.
(2) Une fois de plus, je constate combien ce que je retiens d’une lecture ancienne est éloigné de ce que la relecture me révèle. Est-ce une erreur originaire ? Est-ce une erreur actuelle ? Est-ce le souvenir qui s’altère au fil du temps ? Sont-ce les variations dans les conditions de lecture (autre époque, autre déchiffrage) ? Allez savoir ! Ô ce n’est pas nécessairement des différences fondamentales ; mais il ne faut jamais perdre de vue que la vérité d’une pensée, d’une thèse, d’un exposé, se trouve au moins autant dans les détails que dans la généralité.
(3) Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Plon, 1955, p. 57.

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