À propos de la grandeur et de l’insignifiance de l’homme
« Grandeur et misère » écrivait Pascal (1) ; il ambitionnait de dire ce qu’est l’homme. De mon côté, je dis : grandeur et insignifiance et je vais tenter de dire ce que l’homme croit être.
Quand on se penche sur l’histoire de la pensée, force est d’admettre qu’elle fut le plus souvent mise à contribution pour magnifier l’homme jusqu’à lui attribuer de la grandeur, c’est-à-dire l’estimer dépassant la mesure ordinaire, lui reconnaître une supériorité insigne. Les arguments étayant ce sentiment ont presque toujours été implicites, comme si cette supériorité était une évidence. Et la possession d’un langage articulé, fondé sur un symbolisme, a été souvent regardée comme un signe d’intelligence dévoilant une certaine sublimité.
Et pourtant !
Si l’homme n’était tout simplement qu’un animal parmi d’autres, un animal qui - comme la plupart - s’est doté de moyens propres à assurer sa survie, des moyens qui, dans son cas, l’ont suffisamment avantagé pour qu’il envahisse la planète et se multiplie dans des proportions telles qu’il en soit venu à modifier profondément l’environnement de tous les vivants, et même l’agencement général du non vivant ? (2) Ce résultat fut évidemment facilité par les ressources qu’offre le langage symbolique. Et c’est ce même langage qui l’a affublé d’un goût de lui-même qui lui a fait perdre le sens de la mesure, si tant est qu’il l’eût jamais, ne serait-ce qu’implicitement.
Ce n’est pas une fausse modestie ostentatoire qui me dicte ces considérations, mais bien la conviction que nous ne maîtrisons presque rien, que nous ne savons presque rien, que nous sommes quelque chose d’étranger à nous-mêmes. Plus le comportement de certains humains est fou, plus ceux qui le manifestent s’avèrent maîtres de tout, possesseurs du savoir et ivres d’amour-propre.
Quand je dis que nous sommes quelque chose d’étranger à nous-mêmes, le nous-mêmes ainsi visé contient encore trop de moi. Car moi n’est peut-être que l’illusion d’un esprit autonome construite par la langue, alors même que l’esprit n’est probablement que cet automate corporel qui anime un être bien peu distinct du reste de la matière. En tout cas, bien moins distinct des animaux, aussi variés ceux-ci soient-ils ! Empêtré dans ce qui l’a sauvé - le langage -, l’homme se trompe sur sa nature et s’attribue volontiers une supériorité injustifiée.
On me dira que je charibote, que j’exagère par amertume ou par dérision une attitude qui défie la raison. À quoi je répondrai que mettre en cause la raison, ce n’est pas en nier la valeur, c’est la ramener à ses justes mérites et conjurer sa prétention à servir de clé à toutes les serrures.
Tout sentiment de supériorité implique une comparaison avec ce vis-à-vis de quoi cette supériorité s’affirme. Le plus souvent, l’homme est ainsi mis en balance avec l’animal, bien plus rarement avec la plante, quasi jamais avec le minéral. Reste bien sûr la comparaison avec Dieu - ou les dieux -, pour ceux qui y croient. La hiérarchie des êtres fut le plus souvent ordonnée comme suit : Dieu ou les dieux, ensuite les hommes, enfin les animaux. Diogène de Sinope, pour sa part, osa la bousculer de cette façon : les dieux au sommet, puis les animaux et enfin, au niveau inférieur, les hommes. (3) L’histoire de la philosophie révèle des auteurs qui ont énormément enchéri sur la suprématie de l’homme (tels Descartes et Heidegger, par exemple) et d’autres qui, au contraire, l’ont mis en doute, jusqu’à confondre d’une certaine manière homme et animal (tels Plutarque et Montaigne, par exemple). (4) Les premiers sont grandement plus nombreux que les seconds.
Tant qu’à rester dans le champ de cette comparaison, il me vient en tête ce que peut nous apprendre la mètis, cette stratégie dont il est usé dans le rapport aux autres et dans le rapport à la nature, que ce soit par les dieux, par les animaux et par les hommes. En grec ancien, le terme mètis signifiait la ruse ; c’était également le nom de la première épouse de Zeus, la mère d’Athéna, celle que son époux avala pour s’accaparer sa ruse. Ceux qui surent attirer notre attention sur l’importance de cette notion de métis, ce furent Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant lorsque, en 1974, ils publièrent Les ruses de l’intelligence. La mètis chez les Grecs (5)
On y apprend que la mètis n’est pas une pensée réflexive ou théorique, mais bien plutôt l’intelligence de la pratique. C’est elle - s’il est possible de la personnifier - qui déjoue la force et qui adapte le comportement aux circonstances. C’est elle surtout qui arme le faible contre le fort ou qui confère la force là où l’on eût pu croire qu’elle n’était pas. C’est vrai de l’animal comme de l’humain, l’intelligence variant simplement au gré des problèmes que chacun rencontre (6).
« Voici par exemple la grenouille de mer à l’œuvre : “La grenouille marine est un animal aux mouvements lourds, au corps mou, à l’aspect hideux. L’ouverture de sa gueule est d’une largeur excessive. Avec tout cela, elle n’en possède pas moins la mètis, qui lui procure sa nourriture. En effet, elle se blottit, se tient sans bouger au sein de la fange humide ; puis elle allonge une petite excroissance charnue qu’elle porte au-dessous de la mâchoire inférieure : cette excroissance est grêle, blanche, d’une odeur désagréable ; elle l’agite sans cesse et s’en sert comme d’un appât (dólos) pour attirer les petits poissons. Ceux-ci l’ont à peine aperçue qu’ils se précipitent pour s’en saisir. Alors d’un mouvement insensible, la grenouille ramène à elle cette espèce de langue et continue à l’agiter doucement à deux doigts de sa gueule. Sans aucun soupçon du piège (kruptòn dólon) les petits poissons suivent l’appât ; ils sont bientôt engouffrés pêle-mêle dans les profondeurs de cette gueule énorme…” C’est ainsi, ajoute Oppien, que la faible grenouille, dupant les poissons s’en empare. Le domaine de la mètis est celui où règnent la ruse et le piège : un monde ambigu, fait de duplicité et de tromperie, d’apátē. » (7)
Qu’il soit bien clair que la grenouille doit sa survie à cette duplicité et à cette tromperie. Et nous appelons cela duplicité et tromperie parce que notre sens moral nous dicte les mots. Or, ce sens moral est lui-même partie prenante de la stratégie que les Grecs appelaient la mètis. Après tout, la morale est-elle autre chose que ce jugement du comportement qui emporte avec lui l’idée d’une cohabitation régulée ou paisible des hommes ? Le mal ne serait-il pas simplement ce qui, d’une manière ou d’une autre, menace cette cohabitation ou cette tranquillité ?
Depuis les plantes jusqu’aux hommes, on voit ainsi se développer sans cesse des comportements qui travaillent à la survie de l’espèce et qui misent sur une lutte incessante avec autrui, chacun devant son salut à la défaite de l’autre, y compris au sein même des espèces. La fleur s’invente des façons sophistiquées d’assurer la rencontre entre ovule et pollen ; l’animal cherche à ingurgiter sa proie ou son embouche ; l’homme n’hésite guère à massacrer, y compris ses semblables, pour accaparer ce qu’il juge ses ressources : tout participe d’un même dessein et mobilise une même intelligence pour le satisfaire.
On se récriera certainement : quelle horreur ! Comment peut-on réduire homme et nature à cette obscénité ? Oui, l’homme, l’animal et la plante peuvent vivre autre chose que cet entre-dévorement. Mais c’est bien cela qui assure leur survie et qui rend le reste possible. Outre que la mètis apparaît ainsi le moyen très généralement enfoui au sein de chaque être en vue d’éviter le règne absolu de la force, elle donne à voir une intelligence à la fois également partagée par la totalité du vivant et susceptible d’être quelquefois détournée vers des usages imprévus, des usages qui satisfont peut-être des inclinations moins immédiates. L’intelligence humaine, c’est d’abord et avant tout ce qui participe de la lutte, le reste - sur lequel on se fonde si volontiers pour en proclamer la grandeur - n’est que la forme “dévoyée” de cette insignifiance.
On doit à cette forme “dévoyée” de l’intelligence ce que nous appelons la science et les connaissances dont elle assoit la vraisemblance. Or, celles-ci ont à ce point rétréci la place que l’homme occupe dans le tout, qu’il devient malaisé de croire à un destin qui, fondamentalement, dépasserait celui du protozoaire. La conception scientifique actuelle du temps offre à l’humanité une durée probable infinitésimale et celle de l’espace ne la rend pas moins négligeable. Sans compter sur le paradoxe de la simultanéité qui nous priverait du pouvoir de nous situer de quelque façon que ce soit. Insignifiance par finitude, diraient les phénoménologues, lesquels ne répudieraient pas pour autant cette grandeur de l’homme à la mesure de leur doctrine philosophique.
Admettre l’insignifiance de l’homme n’est pas, selon moi, un renoncement. Il ne s’agit pas de regarder la cruauté des choses comme la norme à laquelle la vie doit se conformer ; juste la vérité qu’il est vain et funeste de vouloir nier. Car si les plaisirs de la vie coïncident souvent - ne serait-ce que pour des raisons culturelles - à ces occurrences “dévoyées” de l’intelligence que j’évoquais, c’est sans doute l’idée de la grandeur de l’homme et de l’importance du moi qui les canalisent vers la tyrannie, la violence, la férocité, la rapacité et les malheurs. Apprécier de vivre est la forme la plus simple et la plus tangible du bonheur. Elle réclame la modestie des idées, des buts, des rapports et des ambitions. Elle ne peut être que favorisée par une prise de conscience de l’insignifiance de l’homme.
J’ai commencé par évoquer Pascal et son ambition de dire ce qu’est l’homme. Rendons-lui justice : il donne à la grandeur un sens qui, d’une certaine manière, la disqualifie. Ainsi :
« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable ; un arbre ne se connaît pas misérable.
C’est donc être misérable que de (se) connaître misérable, mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable. » (8)
Puis-je répondre que, néanmoins, se connaître insignifiant - et non misérable - ne rend pas grand ; juste à la mesure de ce qu’on est. Car grand voudrait dire en l’occurrence plus lucide que les autres, ce qui reste une manifestation de la mètis.
(1) cf. Pascal, Pensées, établies par Louis Lafuma, Seuil, 1962, fr. 53 à 76 (pp. 49 à 56) pour la misère et fr. 105 à 118 (pp. 65 à 68) pour la grandeur.
(2) Je ne peux mieux dire à ce sujet que ce qu’a dit un jour Claude Lévi-Strauss : « La population mondiale comptait à ma naissance un milliard et demi d'habitants. Quand j'entrai dans la vie active vers 1930, ce nombre s'élevait à deux milliards. Il est de six milliards aujourd'hui, et il atteindra neuf milliards dans quelques décennies à croire les prévisions des démographes. Ils nous disent certes que ce dernier chiffre représentera un pic et que la population déclinera ensuite, si rapidement, ajoutent certains, qu'à l'échelle de quelques siècles une menace pèsera sur la survie de notre espèce. De toute façon, elle aura exercé ses ravages sur la diversité, non pas seulement culturelle, mais aussi biologique en faisant disparaître quantité d'espèces animales et végétales. / De ces disparitions, l'homme est sans doute l'auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n'est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l'explosion démographique et qui - tels ces vers de farine qui s'empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme, bien avant que la nourriture commence à leur manquer - se mettrait à se haïr elle-même, parce qu'une prescience secrète l'avertit qu'elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l'espace libre, l'eau pure, l'air non pollué. / Aussi la seule chance offerte à l'humanité serait de reconnaître que devenue sa propre victime, cette condition la met sur un pied d'égalité avec toutes les autres formes de vie qu'elle s'est employée et continue de s'employer à détruire. / Mais si l'homme possède d'abord des droits au titre d'être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l'humanité en tant qu'espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l'humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l'existence d'autres espèces. » (Extrait du discours que Claude Lévi-Strauss prononça le 13 mai 2005 lors de la remise du Prix international Catalunya et disponible à l’adresse Internet suivante : http://www.aidh.org/txtref/2005/soc-strauss.htm.)
(3) Cf. ma note du 12 septembre 2000.
(4) Pour un recensement des positions adoptées sur ce point par les philosophes, cf. Élisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité, Fayard, 1998. Pour Descartes, voir plus particulièrement les pages 275 à 288 ; pour Heidegger, les pages 661 à 675 ; pour Plutarque, les pages 167 à 188 ; pour Montaigne, les pages 349 à 363.
(5) Marcel Detienne, Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l’intelligence. La mètis chez les Grecs, Flammarion, 1974, réédité dans la collection Champs en 2018.
(6) C’est ce qu’explique si bien Plutarque dans son traité Sur l’intelligence des animaux. Cf. Plutarque, Œuvres morales, Traité 63, trad. de Jean Bouffartigue, Les Belles Lettres, 2012.
(7) Marcel Detienne, Jean-Pierre Vernant, Op. cit., pp. 45-46. La citation est extraite de Oppien, Hal., II, 86-98. Oppien de Corycos est un savant et poète grec du IIe siècle, auteur des Halieutiques (Halieutika).
(8) Pascal, Op. cit., fr. 114, p. 67.
Jean,
RépondreSupprimerPascal disait « grandeur et misère » pour dire ce qu'est l'homme ; toi tu dis « grandeur et insignifiance » et tu prends soin de préciser que tu parles de ce que l'homme croit être. C'est tout le déplacement. Tu ne décris pas une nature. Tu démontes une vanité. Comme toujours avec toi, Et ça, on sent que cela va piquer et on s’en réjouit déjà.
Ta démonstration tient sur trois appuis qui s'emboîtent bien. Le langage d'abord : ce qui nous a sauvés est aussi ce qui nous a refilé ce « goût de nous-mêmes » et fabriqué l'illusion d'un « moi » autonome. La mètis ensuite. J'aime beaucoup que tu ailles la chercher chez Detienne et Vernant. Ta grenouille pêcheuse qui appâte ses proies est aussi rusée, à sa manière, que nous ; l'intelligence ne change pas de nature, juste de problème à résoudre. Et la science enfin, qui a tellement rétréci notre place dans le cosmos qu'on a du mal à se rêver un destin plus grand que celui d'un protozoaire.
Et puis il y a ta sortie finale, que je trouve élégante : tu retournes ta propre lame contre toi. Se savoir insignifiant ne rend pas grand, sinon ce serait juste être plus lucide que les autres, et la lucidité, c'est encore de la mètis. Tu refuses de te sauver toi-même. C'est rare, et cela donne du poids à tout le reste.
Là où je te suis volontiers, d'abord, c'est que la science te donne largement raison sur la continuité du vivant. L'éthologie n'arrête pas de montrer des bêtes qui trompent, planifient, bricolent des outils, résolvent des problèmes. L'idée d'une frontière nette entre notre raison et le reste, c'est de plus en plus dur à tenir. Et ton intuition sur le « moi » comme construction du langage n'a rien d'une lubie. C'est, à des siècles de distance, la même chanson que Hume, le bouddhisme ou les neurosciences prédictives. Tu es en bonne compagnie.
Et surtout, il y a ta morale, qui est peut-être le vrai cœur de ton texte. L'hubris, la croyance en notre grandeur, semble bel et bien collée à nos pires penchants : la domination, le saccage, la cruauté. Ta longue note sur Lévi-Strauss le dit autrement, et bien : nos droits s'arrêtent là où commencent ceux des autres espèces. Il y a là une sagesse pratique que je ne te discuterai pas. La modestie comme antidote, oui.
Maintenant, ce avec quoi je ne suis pas d’accord avec toi, puisque, comme toujours tu nous invite à être critique.
RépondreSupprimerTon texte a un talon d'Achille, et c'est justement cette raison que tu veux rabaisser. Pour conclure que la raison n'est « que » ruse de survie, tu es bien obligé d'utiliser une raison réflexive, théorique, capable de juger tout le vivant depuis une sorte de surplomb. Or ce recul, cette capacité de se penser soi-même, c'est exactement ce que ta mètis n'a pas, selon moi. Ta grenouille, elle, n'écrit pas d'essai sur son insignifiance. Ta pirouette finale (« être lucide, c'est encore de la mètis ») ne règle pas le problème. Elle l'avoue, ce qui est honnête, mais elle ne le règle pas.
Ensuite, ton « ne... que » fait beaucoup de travail en douce. Montrer une origine commune ne prouve pas une identité de nature. L'eau n'est « que » de l'hydrogène et de l'oxygène, et pourtant elle fait des trucs qu'aucun des deux ne fait tout seul. Traiter la science de forme « dévoyée » de la survie, c'est une étiquette, pas un argument ; ça n'enlève rien au prodige.
Et puis, tu glisses entre deux sens d'« insignifiant ». Petits dans l'espace et le temps, oui, mille fois oui. Mais sans valeur ? Ça ne suit pas. Pascal l'avait vu avec son roseau pensant : écrasé par l'univers, et plus grand que lui parce qu'il le sait. Tu réponds que savoir ne rend pas grand, sauf que tu ne réponds pas vraiment à Pascal, pour qui cette grandeur-là n'était justement pas une histoire de classement entre les êtres.
Au fond, il reste dans ta note une tension que tu n'éteins jamais complètement : tu dissous la morale en simple stratégie de cohabitation, et puis tu nous recommandes quand même la modestie comme un bien. Si tout n'est que mètis, d'où te vient ce « il faudrait » ? Mais, à vrai dire, c'est peut-être ce que je préfère chez toi : tu continues à vouloir nous rendre plus doux alors même que tu as scié la branche sur laquelle un tel vœu pourrait tenir. Ou est-ce là encore de la “métis”, de la “métis jadinienne” ?
Cher Laurent,
SupprimerJ’aime beaucoup tes commentaires : ils me donnent le sentiment d’avoir été compris. Évidemment, l’essentiel réside dans la deuxième livraison, là où tu objectes.
Si je te comprends bien : insignifiant à bien des égards, oui ; mais reste la valeur, celle dont Pascal excipait la grandeur.
N’est-ce pas de cela qu’il faut se méfier le plus ?
Car ne serait-ce pas ce regard complaisant sur l’homme qui fait obstacle à la prise de conscience du caractère relatif de la morale ? Pascal avait Jésus, que je n’ai pas !
La branche que tu me reproches d’avoir scié, c’est peut-être celle qui porte les vanités auxquelles nous devons les malheurs que l’homme s’inflige à lui-même.
Quant à la “mètis jadinienne”, ça m’a bien fait rire. Je voudrais l’homme doux - comme tu dis - pour me garder des forces agressives d’autrui. Eh oui, peut-être… pourquoi pas ? Mais pas au point de mériter d’en personnaliser le nom.
Jean,
RépondreSupprimerSur le « regard complaisant », je te donne entièrement raison. Cette tendresse de l'homme pour lui-même, cette grandeur qu'il se décerne au-dessus des bêtes, c’est bien de là que viennent les pires malheurs, je ne le discute pas une seconde. La branche des vanités, tu peux la scier sans problème.
Seulement voilà, il y a deux branches, et je crois que tu les abats dans le même geste. L'une porte l'homme-roi, l'homme-mesure-de-tout, celle-là, d'accord, qu'elle tombe. L'autre porte quelque chose de beaucoup plus modeste : la valeur toute nue d'être vivant. Et sur celle-là, tu es également assis. Relis tes dernières pages : « apprécier de vivre est la forme la plus simple et la plus tangible du bonheur. » Tu veux les hommes plus doux. Ça, c'est une valeur et de surcroît parfaitement athée.
Parce que tu me sors ton meilleur coup : « Pascal avait Jésus, que je n'ai pas. » C'est honnête mais regarde de plus près : le roseau pensant ne tire pas sa dignité de l'Incarnation, il la tire du simple fait, étrange, de se savoir vivre et ce fait-là, un athée le constate aussi bien qu'un saint. Tu n'as pas besoin de Jésus pour trouver que le goût de la vie est bon. Épicure n'en avait pas non plus, et il s'en sortait très bien. Ne me fais pas croire que tu te penses coincé entre la grandeur-avec-Dieu et le néant-sans-lui ? Tu sais mieux que quiconque qu’il y a une troisième porte, et tu la franchis chaque fois que tu souhaites un peu moins de cruauté.
Sur la morale relative, c'est pareil : oui, elle est construite, elle pousse sur la mètis, sur le besoin de cohabiter. Mais qu'une chose ait une origine ne la rend pas creuse. Que notre souci de la souffrance ait évolué ne fait pas que la souffrance cesse de compter pour celui qui l'éprouve.
Quant à la « mètis jadinienne », tu refuses qu'on lui donne ton nom. Navré de te le dire : c'est le geste le plus jadinien qui soit. Tu prouves ta thèse en déclinant ta propre statue. Et pour cette douceur que tu ramènes à une simple prudence, à une assurance contre l'agressivité d'autrui, permets-moi de ne pas tout à fait te croire. Un homme qui ne voudrait les autres doux que pour se garder lui-même n'écrit pas trois pages à pleurer les malheurs que l'homme s'inflige. Il y a de la compassion dans ton texte, et pas seulement du calcul. Or la compassion ne flatte personne. C'est précisément la branche que je te demande d'épargner.
Cela m’émeut, ce que tu m’écris.
SupprimerParce que cela met le doigt sur une fatalité irréductible : la vie. Irréductible dès lors que l’on ne se suicide pas. Irréductible aussi, parce que choisir le néant emporte le ridicule de donner au langage une signification qui le dépasse, et de loin.
Cela dit, la troisième voie que tu évoques a quelque ressemblance avec ce Dasein heideggérien qui me fait bien rire. Le propre de l’homme serait-il de se savoir vivant et mortel ? Allons donc ! C’est n’avoir rien compris à certains regards de chien, par exemple. C’est aussi croire perspicace d’attribuer à des mots comblant quelque vide symbolique une lucidité illusoire. C’est surtout chercher à élever l’homme au-dessus du reste, comme si cela allait le sauver de quoi que ce soit.
Tu me crois meilleur que je ne suis. Peut-être m’attribues-tu une douceur que ma crainte de la violence me donne l’air de cultiver. Encore que si tu gîtes sur cette branche-là, je viendrai volontiers m’asseoir à tes côtés.