samedi 29 novembre 2008

Note de lecture : Stefan Zweig

Le voyage dans le passé
de Stefan Zweig


Ce n’est pas tout à fait un roman ; c’est beaucoup plus qu’une nouvelle. Le voyage dans le passé est la publication posthume d’un texte écrit très probablement à la fin des années 20 et dont l’auteur avait d’ailleurs raturé le titre, comme s’il l’avait jugé inadéquat. Il vient d’être traduit en français (1).

Il est difficile de lire ce livre en faisant abstraction de son auteur. Le faut-il, d’ailleurs ? Je n’ai jamais été convaincu par les arguments que Proust avance dans son Contre Sainte-Beuve (2). Ici, plus que jamais, le contexte confère à l’œuvre une émotion supplémentaire et en indique résolument le sens. Et dans ce contexte, il y a à la fois l’histoire personnelle de Zweig, et l’histoire tout court, celle qui surgit dans Le voyage dans le passé lorsque, à Heidelberg, le défilé nazi vient ajouter au trouble des amants.

On ne peut lire Stefan Zweig aujourd’hui en oubliant comment, après un très long combat en faveur du pacifisme, il fut désespéré par la montée du nazisme et par le déclenchement de la deuxième guerre mondiale, et qu’il fut ainsi conduit à se suicider, en compagnie de sa femme, Charlotte Altmann, le 23 février 1942. Toute sa vie est un espoir déçu, et cela malgré les amitiés qui le lièrent à Romain Rolland, à Émile Verhaeren ou à Sigmund Freud, amitiés dont il finit aussi par douter.

Le sujet du livre a sans doute été inspiré à Zweig par un poème de Verlaine : "Colloque sentimental". Mais ce poème, il n’en reproduit que deux vers, erronément d’ailleurs, puisqu’il écrit :
« Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres cherchent le passé
» (3)

Voici le poème, en entier, et correctement rendu :
« Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

-Te souvient-il de notre extase ancienne ?
- Pourquoi voulez-vous qu'il m'en souvienne ?

-Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? – Non.

- Ah les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! - C'est impossible.

- Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir !
- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
» (4)

On peut comprendre que Louis, le héros du Voyage dans le passé ne se soit pas rappelé les mots précis du poème, alors même que son souvenir lui revenait malaisément, tout au plus confusément suggéré par les ombres des amants que les réverbères dessinaient et entrelaçaient sur les pentes menant au château d’Heidelberg. Mais quelques lignes plus loin, Zweig évoque les mots « nostalgie » et « amour » comme appartenant à ce poème, ce qui n’est pas. Qu’importe ! Car ils ne sont pas incongrus, loin s’en faut. C’est bien d’amour et de nostalgie qu’il s’agit, y compris dans le poème de Verlaine.

Louis et celle qu’il aime se sont connus avant la première guerre mondiale. Séparés pour quelques mois, croient-ils, ils se promettent de s’appartenir dès leurs retrouvailles. Mais la guerre prolonge la séparation bien au-delà du terme prévu. Et lorsqu’ils se retrouvent enfin, le temps à mis du gris dans les cheveux de l’amante. « L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir. »

Le récit grimpe sans cesse en émotion, tandis que les amants se préparent à respecter leur projet de s’appartenir et alors qu’ils se rendent à cette fin à Heidelberg. Mais il me semble que le point culminant de l’émotion n’est pas dans les dernières pages, mais bien plutôt à l’arrivée des amants sur le quai de la gare :
« ‘Heidelberg’, dit l’un des messieurs aux deux autres en se levant. Ils s’emparèrent tous trois de leurs imposants sacs de voyage et se précipitèrent hors du compartiment, pour être les premiers à sortir. Déjà, en freinant aux abords de la gare, les roues crépitaient par à-coups, il y eut une secousse brusque, la vitesse diminua, une dernière fois les roues gémirent comme un animal qu’on torture. Pendant une seconde, ils se retrouvèrent tous deux en tête-à-tête, comme effrayés par l’irruption de la réalité.
‘Sommes-nous déjà arrivés ?’ Son ton trahissait son angoisse.
‘Oui’, répondit-il et il se leva. ‘Puis-je t’aider ?’ Elle refusa et sortit du compartiment à la hâte. Mais elle s’immobilisa sur le marchepied du wagon : comme devant de l’eau glaciale, son pied hésita un moment à descendre. Puis elle s’élança, il la suivit sans rien dire. Et tous deux se retrouvèrent ensuite sur le quai l’un à côté de l’autre, désemparés, étrangers, meurtris, et la petite valise pesait dans sa main. C’est alors que, se remettant en route, la machine expulsa soudain sa fumée à côté d’eux, aveuglante. Elle tressaillit, puis le dévisagea, blême, le regard troublé et hésitant.
‘Qu’as-tu ?’, lui demanda-t-il.
‘C’est dommage, c’était si beau. On est allés si vite. J’aurais aimé que ça continue des heures et des heures.’
Il se tut. Il avait eu la même pensée à cette seconde. Mais c’était du passé désormais : il fallait que quelque chose survienne. ‘Et si nous y allions ?’demanda-t-il prudemment.
‘Oui, oui, allons-y’, murmura-t-elle, à peine audible. Mais ils restèrent tous deux immobiles, désunis, comme si quelque chose était brisé en eux. C’est alors seulement (il oublia de lui prendre de bras) qu’ils se dirigèrent, indécis et troublés, vers la sortie.
» (5)

Au-delà de la défaite de l’amour par le temps, Le voyage dans le passé incite à réfléchir à la durée, aux souvenirs, à l’étrange effet qu’ils ont sur notre présent, comme si tout, absolument tout n’était que promesses, mais aussi comme si rien ne valait aujourd’hui qui ne soit magnifié par les espoirs passés. Tant et si bien que le jeu incessant qui relie passé et présent, mémoire et conscience, nostalgie et émotions, emporte en quelque sorte ce que nous sommes jusque dans les aspects les plus ténus de notre quotidien. Et qu’un quai de gare nous enthousiasme ou nous désespère dépend bien peu du quai…

Je ne peux m’empêcher de penser à la grandeur indéfinissable des commencements dont parle Claude Lévi-Strauss. Même les choses sans grandeur, même ce qui nous est propre et qui est quelque peu dérisoire, tout ce qui commence détient une intensité qui le fonde en origine et nous marque de manière indélébile.

J’ajouterai que la traduction par Baptiste Touverey est faite dans une très belle langue française, malgré quelques petites imperfections (6).

(1) Stefan Zweig, Le voyage dans le passé, trad. De Baptiste Touverey, Grasset, 2008.
(2) Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Gallimard, Folio Essais, 1954.
(3) Stefan Zweig, op. cit., p. 100.
(4) Paul Verlaine, Œuvres poétiques complètes, texte établi par Y.-G. Le Dantec, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1962, p. 121.
(5) Stefan Zweig, op. cit., pp. 83-85.
(6) Ainsi (l’édition française chez Grasset est suivie du texte original allemand), « ich wünschte, es wäre mir gegeben, Ihnen bald erweisen zu dürfen, wie sehr ich Ihnen dafür dankbar bin » (p. 112) devient en français « j’espère qu’il me sera bientôt donné l’occasion de vous prouver à quel point je vous en suis reconnaissante » (p. 23), là où il eût peut-être été préférable d’écrire : « j’espère que me sera bientôt donnée l’occasion de vous prouver à quel point je vous en suis reconnaissante ». Mais je chipote !

Autre note sur Zweig :
Montaigne

5 commentaires:

  1. En cherchant dans mes éditions de Zweig si je possède cette longue nouvelle sous le titre présumé de "Reise in die Vergangeheit", je me rends compte que le titre original est en fait "Widerstand der Wirklichkeit" (Résistance de la réalité). Quelle traduction de titre insolite!
    Mes éditions étant assez anciennes, elles ne comportent pas ce texte. Peut-être n'avait-il pas été publié en ce temps-là, et la question que je me pose est de connaître la date de la redécouverte de ce texte, puisqu'il s'agit d'une oeuvre posthume.
    Il me tarde, en tout cas, de la lire dans sa version originale, étant donné que je suis un fervent admirateur de St. Zweig.

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  2. Si je m’en rapporte aux précisions fournies par le traducteur, Baptiste Touverey, seul un fragment de cette nouvelle fut intégré à un recueil collectif paru en 1929. La nouvelle ne fut publiée qu’en 1987 par S. Fisher Verlag dans l’anthologie intitulée Brennendes geheimnis (Brûlant secret). Et, effectivement, sous le titre Widerstand der Wirklichkeit (Résistance de la réalité). Dans l’avant-propos de l’édition Grasset, Baptiste Touverey précise ceci : « Knut Beck, éditeur chez S. Fisher Verlag, découvrit dans les archives d’Atrium Press, à Londres, un tapuscrit (sic) qui l’intrigua, 41 pages annotées de la main même de Zweig : c’était la nouvelle, mais achevée, avec un titre, Le Voyage dans le passé, certes raturé, mais qu’on a décidé de maintenir ici tant il est approprié à cette vibrante histoire d’un amour impossible, à ces retrouvailles inabouties entre un homme et une femme qui se sont aimés, mais que la vie a séparés. » Personnellement, je ne trouve pas ce titre aussi approprié que cela, surtout à cause du mot voyage qui ne cadre même pas avec les vers de Verlaine dont Touverey fait la clé de l’histoire. Les souvenirs, la nostalgie, ce n’est pas un voyage dans le passé : c’est le présent du passé.

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  3. En tout cas, il semble difficile, voire impossible, de trouver le texte en Allemagne. Je ne désespère pas; il n'y a pas d'urgence.

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  4. Ce n'est pas du tout "erronément" que Zweig cite Verlaine. Il le cite dans la version que lui-même avait fournie de ce poème ! Grand traducteur, commentateur et éditeur de Verlaine, il ne restituait pas le texte mot à mot, mais tendait à le "recomposer" en une "Nachdichtung". Quand à la traduction de M. Touverey, elle ne restitue ni le mot à mot, ni l'ensemble : les contresens, faux sens et approximations se déversent dès le premier paragraphe !

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  5. Vous en dites trop peu ! Pourquoi retraduire en français une traduction du français ? Quelles sont les erreurs - exemples à l'appui - que comporte la traduction de Touverey ?
    Merci pour votre contribution.

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