dimanche 1 novembre 2026

Note de lecture : Anne Noschis

Madame de Warens
d’Anne Noschis


Je suis retourné récemment aux Charmettes (1), cet oasis d’émotions où le passé semble encore présent. Ma précédente visite remontait à juin 2009, une époque où le jardin regorgeait de fleurs. Aujourd’hui, la municipalité de Chambéry, qui gère le site, a cessé d’employer le jardinier qui s’en occupait, et les lieux en souffrent. La maison, quant à elle, conserve son charme, même si l’on sent bien que le temps passe et que, faute d’un important effort d’entretien, la bâtisse pourrait de plus en plus accuser son âge.

On y monte toujours par un chemin qui conserve assez bien le charme évoqué par Jean-Jacques Rousseau :
« Le premier jour où nous allames coucher aux Charmettes, Maman étoit en chaise à porteurs, et je la suivois à pied. Le chemin monte : elle étoit assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haye et me dit : voila de la pervenche encore en fleur. Je n’avois jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l’examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jettai seulement en passant un coup d’oeil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’aye revû de la pervenche, ou que j’y aye fait attention. En 1764 étant à Cressier avec mon ami M. du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il y a un joli salon qu’il appelle avec raison Belle-vue. Je commençois alors d’herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons je pousse un cri de joye : ah voila de la pervenche ; et c’en étoit en effet. Du Peyrou s’aperçut du transport, mais il en ignorait la cause ; il l’apprendra, je l’espère lorsqu’un jour il lira ceci. Le lecteur peut juger par l’impression d’un si petit objet de celle que m’ont fait tous ceux qui se rapportent à la même époque. » (2)
J’ai eu la surprise d’apercevoir de la pervenche en deuxième floraison sur les flancs du chemin qui monte aux Charmettes, deux cent quatre-vingt-dix ans - je dirais plus volontiers deux cent nonante ans - après l’exclamation de Madame de Warens.

Jean-Jacques Rousseau, on l’aime ou on ne l’aime pas. Et, moi qui l’apprécie énormément, je comprends que, chez lui, l’omniprésence de la subjectivité, la sensibilité extrême et l’exagération de la persécution ressentie agacent. S’il fallait le défendre, j’invoquerais le rôle qu’il joua dans l’émergence des idées démocratiques et républicaines. Dans la “Profession de foi du vicaire savoyard”, il a jeté les bases d’un rapport rationnel au divin qui a peut-être mieux sapé les bases du dogmatisme chrétien que n’ont pu le faire les affirmations irréligieuses d’Helvétius, de D’Holbach, ou même de Diderot. Quant aux principes démocratiques et républicains - en ce compris dans ce qu’ils peuvent avoir quelquefois de contradictoire (l’égalité exigée par les premiers heurtent souvent le respect des hiérarchies que réclament les seconds) -, le Contrat social en offre l’exposé le plus charpenté, celui dont les révolutionnaires de 89-93 se sont réclamés, souvent peut-être sans bien les comprendre. J’avouerai tout de même que c’est son écriture et l’émotion qu’elle transporte qui m’a attaché à lui : ouvrir Rousseau, c’est s’assurer toujours des moments de jubilation, sans doute en bonne partie grâce à la proximité de sa langue, sa si belle langue, autrement parlante pour nous du XXIe siècle que ne peut l’être celle de Montaigne, ou même de Pascal.

De retour aux Charmettes, j’étais accompagné de F. Elle aussi n’aimait pas trop Rousseau, découragée notamment par l’exhibitionnisme qu’il manifeste quelquefois dans ses Confessions. Mais la visite des lieux, là où l’on ne peut pas ne pas ressentir ce qui a pu lier « Maman » et « Petit », notamment par ces rappels d’un siècle si particulier qu’encouragent les mobiliers et l’agencement des salles et des chambres, a éveillé en elle un intérêt nouveau pour Jean-Jacques. Partie fouiller un peu le petit coin librairie de l’accueil, F. me revint avec un gros livre dont elle avait deviné l’intérêt. Il s’agissait du livre d’Anne Noschis : Madame de Warens (3).

Je ne savais rien d’Anne Noschis et j’ai le défaut d’être méfiant vis-à-vis des publications dont j’ignore tout, particulièrement lorsqu’elles garnissent les boutiques-librairies des musées ou des expositions, ces lieux où l’on cherche à vendre la culture, souvent sous une forme la plus vulgaire qui soit. Il est vrai que, aux Charmettes, le coin se limitait à quelques livres parmi lesquels F. eut vite repéré ce qui méritait qu’on s’y intéresse. Je fus également assez vite convaincu du sérieux de l’ouvrage.

Anne Noschis, historienne et romancière, a publié plusieurs ouvrages consacrés à des événements et personnages gravitant autour du lac Léman, parfois une peu plus loin comme c’est le cas par exemple pour Christine de France, la fille d’Henri IV, régente du duché de Savoie à la mort de son époux, Victor-Amédée Ier. Elle a aussi publié des romans sous le pseudonyme d’Anne Faussigny.

L’ouvrage qu’Anne Noschis a consacré à Madame de Warens témoigne d’une très importante documentation, tant à propos de son héroïne, de sa famille et de son protégé qu’à propos du contexte politique et religieux qui a profondément marqué la vie de celle qui eut la hardiesse de fuir en traversant le lac son milieu protestant pour embrasser la religion catholique. C’est parce qu’elle y devint convertisseuse qu’elle rencontra Rousseau, lequel avait fui Genève et représentait une opportunité de conversion dans le cadre de cette guerre d’affiliation qui opposait Chambéry et Turin à Genève et Berne. Avec cette biographie très fouillée, Anne Noschis nous fait découvrir une Madame de Warens autrement complexe et étonnante que celle que l’on a cru connaître par ce qu’en a dit Jean-Jacques Rousseau.

Du souci affectif, amoureux et reconnaissant de Jean-Jacques qui donnait l’image d’une femme aux moeurs libres, au bagage étendu et à la grande bienveillance, on passe à une femme intrigante, une femme volontaire, une calculatrice même et une hardie entrepreneuse s’impliquant dans des fabriques et des manufactures de toutes sortes. Le contexte historique transparaît de façon extraordinaire au sein du récit de cette vie ; cette première moitié du XVIIIe siècle durant laquelle la vielle hargne de la Contre-Réforme et les exclusives dues à la révocation de l’Édit de Nantes s’estompaient un peu ; ce conflit armé aussi qui, dans le cadre de la Guerre de Succession d’Autriche, vit l’armée espagnole envahir et occuper la Savoie. Pour Françoise-Louise de la Tour - que l’on connaît sous le nom de Madame de Warens -, les titres de petite noblesse dont elle a hérité lui assureront si peu de moyens, y compris par les pensions que la cour de Turin et l’Église lui prodigueront en guise de protection, qu’elle adoptera un comportement bourgeois sans cesse à l’affût des entreprises, des investissements et des placements rentables.

Madame de Warens est née et a passé son enfance à Vevey. Moi-même enfant, je suis allé plusieurs fois à Montreux et à Vevey, un coin du lac Léman où, dans les années cinquante, mon père aimait emmener sa famille en vacances. Il m’est malaisé de ne pas établir un lien entre la gaieté et l’enthousiasme que Françoise-Louise de la Tour manifesta si souvent et l’enchantement de ce qu’offre à la vue les versants de la Riviera vaudoise ? Face au soleil, la Dent de Jaman et les Rochers de Naye à l’arrière gauche, les Dents du Midi au fond de la trouée du Rhône, l’étendue du lac, souvent lisse - comme laqué -, et au loin, la ligne plus douce de la rive française, coiffée par la Dent d’Oche : c’est là que Rousseau situa ce roman, Julie ou la Nouvelle Héloïse, qui voit le sentiment amoureux sublimé en un amour infini de la nature.

George Sand, grande admiratrice de l’œuvre de Rousseau, se rendit à deux reprises aux Charmettes, d’abord le 31 mai 1861, ensuite le 2 juin suivant. La première fois, elle écrivit deux lignes dans le livre d’or de la maison, deux lignes qu’elle biffa si bien la seconde fois qu’elles sont désormais illisibles. Et, convaincue que ce livre ne contient le plus souvent que des « insanités injurieuses », elle inscrivit alors ces mots : « Voyageurs, allez aux Charmettes, n'écrivez rien sur le livret, cueillez un brin de pervenche… » Elle-même avait arraché au fossé un pied de l’autre fleur bleue qu’elle repiqua dans les jardins de Nohant.

(1) J’y étais le jeudi 15 octobre 2026, en fin d’après-midi.
(2) Jean-Jacques Rousseau, “Les confessions” in Œuvres complètes I, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1959, p. 226.
(3) Anne Noschis, Madame de Warens, éducatrice de Rousseau, espionne, femme d’affaires, libertine, Éditions de l’Aire, Vevey, 2012.

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