dimanche 27 septembre 2026

Note d’opinion : l’intelligence

À propos de l’intelligence

Qu’appelle-t-on intelligence ?

Chez les être animés, humains et animaux, l’intelligence est cette fonction mentale qui gère le rapport entre l’être en question et le réel et qui détermine ses pensées et ses actes. Ainsi conçue, rien n’interdit de regarder l’intelligence comme une des formes d’adaptation aux conditions de vie, une forme vis-à-vis de laquelle il serait inapproprié d’établir une échelle d’excellence. Si les humains ont souvent jugé que l’intelligence de l’homme surpassait celle des animaux, fût-ce de ceux qu’ils jugeaient les plus ingénieux, ils sont suspects de s’accorder des mérites appréciés sur la base de leurs propres performances et de succomber ainsi à un anthropocentrisme dont leur histoire fourmille d’exemples.

Lorsque seule l’intelligence humaine est évoquée, il convient alors de distinguer diverses manières d’organiser le rapport avec le réel, par exemple selon les conditions historiques et locales de son exercice. Pour faire vite, je dirai qu’il n’est pas douteux que l’intelligence humaine des temps paléolithiques et néolithiques était bien davantage en relation avec les pratiques que n’a pu l’être l’intelligence des temps modernes, telle qu’elle fut corrélée avec ce qui fut appelé logique et raison. Ce qui pose question, c’est que ces changements de paradigme ont été souvent jugé comme le signe ou la conséquence de progrès intellectuels, quelquefois compris comme la manifestation d’un destin téléologique de l’homme. Peut-être serait-il plus juste de n’y voir qu’une constante adaptation à des conditions de vie nouvelles.

Dès lors qu’il s’agit de comparer entre eux des humains, l’intelligence est présentée comme un critère de distinction séparant les mieux dotés des moins dotés. C’est sur ce type de distinction que je voudrais m’arrêter un peu.

En mai 1978, le Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et pour la paix (MRAP) organisa un colloque qui fut essentiellement consacré à la dénonciation du Groupe de recherches et d'études pour la civilisation européenne (GRECE) (1). Lors de cet événement, Pierre Bourdieu présenta une communication orale qui fut ultérieurement publiée sous le titre “Le racisme de l’intelligence”, une première fois dans les Cahiers droit et liberté, ensuite dans Questions de sociologie (2)

Dans cette intervention, Bourdieu n’évoque le GRECE qu’au titre d’un exemple « des formes hautement euphémisées » de racisme. Dire ce qui discrimine sous la forme d’un constat savant, voilà ce qui augmenterait « les chances de “faire passer” le message en le faisant passer inaperçu. »

En fait, le thème qui occupe l’essentiel de la communication, c’est ce combat dont l’enjeu reste le pouvoir symbolique et qui voit les dominants s’accorder le droit de dominer au seul motif d’une intelligence supérieure, laquelle intelligence serait garantie par les titres scolaires. Le racisme de l’intelligence serait ainsi lui aussi un racisme euphémisé. Bourdieu l’évoque ainsi :
« Ce racime est propre à une classe dominante dont la reproduction dépend, pour une part, de la transmission du capital culturel, capital hérité qui a pour propriété d’être un capital incorporé, donc apparemment naturel, inné. Le racisme de l’intelligence est ce par quoi les dominants visent à produire une “théodicée de leur propre privilège”, comme dit Weber, c’est-à-dire une justification de l’ordre social qu’ils dominent. Il est ce qui fait que les dominants se sentent justifiés d’exister comme dominants ; qu’ils se sentent d’une essence supérieure. » (3)

Cette euphémisation passe principalement par une « scientifisation apparente du discours ». Voilà pourquoi il est possible d’établir un parallèle entre les différences sur lesquelles insiste le GRECE (in illo tempore) et celles qui s’autorisent des verdicts scolaires pour revendiquer un surplus d’intelligence.
« En fait, le discours du GRECE n’est que la forme limite des discours que tiennent depuis des années certaines associations d’anciens élèves de grandes écoles, propos de chefs qui se sentent fondés en “intelligence” et qui dominent une société fondée sur une discrimination à base d’“intelligence”, c’est-à-dire fondée sur ce que mesure le système scolaire sous le nom d’intelligence. » (4)

Lorsque sa communication fut insérée dans Questions de sociologie, Bourdieu indiqua l’existence de développements complémentaires dans un article publié dans les Actes de la recherche en sciences sociales, à savoir “Classement, déclassement, reclassement” (5). Il me semble intéressant de relever dans cet article le passage qui commence comme suit :
« Pareil processus de développement homothétique s’observe, semble-t-il, toutes les fois que les forces et les efforts des groupes en concurrence pour une espèce déterminée de biens ou de titres rares tendent à s’équilibrer comme dans une course où, au terme d’une série de dépassements et de rattrapages, les écarts initiaux se trouveraient maintenus, c’est-à-dire toutes les fois que les tentatives des groupes initialement les plus démunis pour s’approprier les biens ou les titres jusque-là possédés par les groupes situés immédiatement au-dessus d’eux dans la hiérarchie sociale ou immédiatement avant eux dans la course, sont à peu près compensés, à tous les niveaux, par les efforts que font les groupes les mieux placés pour maintenir la rareté et la distinction de leurs biens et de leurs titres. » (6)
Et suit alors une évocation des luttes pour les titres nobiliaires au moment où ceux-ci, en Angleterre, firent l’objet de ventes durant la deuxième moitié du XVIe siècle. Inspiré d’une recherche menée par l’historien anglais Lawrence Stone (7), Bourdieu ajoute :
« Il n’est pas besoin d’invoquer des déterminations psychologiques comme la haine de l’inférieur ou la jalousie du supérieur, comme le fait Lawrence Stone, pour rendre compte de luttes qui ont pour principe l’accroissement ou la défense de la rareté de l’identité sociale. » (8)

On perçoit de la sorte ce qu’il y a de relativement intemporel dans ce principe d’euphémisation de la domination, tout en découvrant en quoi il peut prendre des formes différentes selon le contexte dans lequel il s’applique. Depuis ce que Bourdieu en a dit, le temps a passé et le contexte s’est modifié. Pour mesurer ce qui a ainsi varié, il s’imposerait de mener une recherche approfondie portant sur la nature nouvelle des relations sociales imprimant le plus efficacement leurs déterminants chez ceux qui y participent. Privé de bien des façons de la possibilité de participer de quelque manière que ce soit à une recherche de ce genre, je vais me permettre de formuler l’une ou l’autre hypothèse que m’ont inspiré certaines de mes expériences et certaines de mes réflexions. Elles valent bien peu, sinon comme un effort individuel pour maintenir un type d’approche qui croit devoir beaucoup à Pierre Bourdieu.

Je dois préalablement revenir sur un point que Bourdieu a abordé dans sa communication et qui me paraît à la fois très important et, en même temps, très délicat à commenter. Il y écrivait ceci :
« Pourquoi aujourd’hui cette recrudescence du racisme de l’intelligence ? Peut-être parce que nombre d’enseignants, d’intellectuels - qui ont subi de plein fouet les contrecoups de la crise du système d’enseignement - sont plus enclins à exprimer ou à laisser s’exprimer sous les formes les plus brutales ce qui n’était jusque-là qu’un élitisme de bonne compagnie (je veux dire de bons élèves). Mais il faut aussi se demander pourquoi la pulsion qui porte au racisme de l’intelligence a aussi augmenté. Je pense que cela tient, pour une grande part, au fait que le système scolaire s’est trouvé à une date récente affronté à des problèmes relativement sans précédent avec l’irruption de gens dépourvus des prédispositions socialement constituées qu’il exige tacitement ; des gens surtout qui, par leur nombre, dévaluent les titres scolaires et dévaluent même les postes qu’ils vont occuper grâce à ces titres. » (9)

Si tout ce qui fut entrepris depuis plus de cinquante ans pour égaliser les chances d’accès à l’enseignement échoua - jusqu’à aggraver les inégalités combattues -, ce fut « pour une grande part » en raison même de la facilitation de cet accès. Plus la fonction d’enseignant se fit moins rare, plus la position d’étudiant du supérieur se fit moins rare, plus l’une et l’autre furent dévalorisées jusqu’à réduire à peu - sinon à rien - l’avantage acquis. D’autant que la fonction d’enseignant fut elle-même dévalorisée, à la fois quant à la rémunération qu’elle reçoit et quant à la qualité de l’instruction qu’elle dispense (10). Et sans doute encore une fois en raison de l’accroissement considérable des effectifs. L’admettre fut souvent malaisé, sinon impossible, pour ceux qui militaient pour un enseignement plus démocratique. Bel exemple d’une cécité idéologique qui entrave le meilleur des objectifs !

Bien sûr, pour bien des gens, le constat est désespérant. Tout comme est désespérant le fait que les mesures surenchérissant l’organisation démocratique du monde social aboutissent souvent à une résurgence des tendances tyranniques, comme Tocqueville l’avait déjà entrevu (11). Mais un fait reste un fait et la poursuite de tout objectif doit en tenir compte si elle ne veut pas s’embourber. Les reproches qui certains adressèrent à Bourdieu, au motif que le constat qu’il fit dans Les héritiers (12) serait la cause du dépérissement de l’enseignement relèvent généralement du même aveuglement. Car la croissance de l’accès aux études représenta une tendance qui ne dut rien à Bourdieu et dont il chercha d’ailleurs à combattre les effets les plus déplorables (13).

Si l’on compare les situations qui furent celle des années 80 et celle d’aujourd’hui, on s’aperçoit que l’intelligence usurpée d’alors était reconnue à des personnalités titrées qui détenaient, en raison de la concurrence qu’elles se faisaient, des compétences utiles à l’enseignement et aux messages qu’elles délivraient. Cette compétence n’était en rien la manifestation d’une intelligence universelle, mais bien plus simplement la conséquence d’un certain cursus privilégié. À présent, l’intelligence - ou à tout le moins le droit de parler avec autorité - est le plus souvent reconnu à des personnalités fréquentant des lieux de grande diffusion et sachant couler leurs opinions dans les moules que forgent les attentes du grand nombre. Le succès à la télévision ou dans les médias sociaux va à ceux-là qui, indépendamment des titres, confèrent intelligemment aux lieux communs les plus désolants l’allure d’une pensée intelligente. Et s’il demeure de la rareté, c’est parmi ceux qui parviennent à se déprendre de ces canaux d’opinion. Il faut le dire : même au sein de ces canaux-là règne l’intelligence. Mais elle n’est peut-être pas consacrée au meilleur de ce qu’il conviendrait de produire.

Qu’on se le rappelle : l’euphémisation passe principalement par une « scientifisation apparente du discours ». Cela reste sans doute vrai, dans bien des occasions. Et cela témoigne d’une science de plus en plus dévoyée, tant dans la relativisation que dans l’intoxication de ses résultats (14). À quoi s’ajoute une méfiance de plus en plus grande à l’égard des vraies recherches scientifiques, comme si l’invocation de la science n’était justifiée que pour asseoir une opinion qui la transgresse (15). Le chaos des croyances, des jugements, des prédilections est tel qu’il devient préférable de s’extraire de ces lieux qui distribuent sans aucun discernement les brevets d’intelligence, quitte à se contenter d’une solitude dans laquelle il reste possible de cultiver la raison, la cohérence et la bienveillance, même sans la moindre intelligence.

Toute définition de l’intelligence - même et surtout celle que sous-tend l’usage discriminant du mot - suppose le choix d’un mode d’exercice qui dénie tout autre choix possible. Pierre Bourdieu était-il intelligent ? Assurément, mais pas davantage que quiconque. Il disposait simplement d’un savoir-faire intellectuel (ce n’est pas un oxymore) exceptionnel dans un domaine très circonscrit et l’on peut croire qu’il ne le mimait pas pour en espérer une reconnaissance imméritée. (16)

Ah oui, une chose encore. On ne change pas facilement le sens commun des mots. On parlera donc encore longtemps de l’intelligence comme de ce qui mesure la capacité à bien penser. Même si tout le monde pense toujours au mieux de ce qu’il croit savoir.

(1) Sur le GRECE, cf. la rubrique que lui consacre Wikipédia.
(2) Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Éd. de Minuit, 1984, pp. 264-268.
(3) Ibid., p. 264.
(4) Ibid., p. 266.
(5) Pierre Bourdieu, “Classement, déclassement, reclassement” in Actes de la recherche en sciences sociales, n° 24, novembre 1978, pp. 2-22.
(6) Op. cit., p. 20.
(7) Lawrence Stone, “The inflation of Honors. 1558-1641” in Past and Present, 14, 1958, pp. 45-70.
(8) Pierre Bourdieu, “Classement, déclassement, reclassement” in Actes de la recherche en sciences sociales, p. 20.
(9) Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, p. 267.
(10) Sur la qualité de l’enseignement universitaire, cf. mes notes des 22 février 2011, 28 mars 2019 et 23 septembre 2021.
(11) Cf. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique. Tome II, Flammarion, 1993, Quatrième partie, Chapitre VI.
(12) Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les héritiers : les étudiants et la culture, Éd. de Minuit, 1964.
(13) Cf. par exemple les Propositions pour l’enseignement de l’avenir (Collège de France, 1985) dont il fut le principal rédacteur.
(14) Pour ne citer que deux exemples dans la sphère télévisuelle, les contenus des chaînes Science & Vie TV (du groupe Mediawan) et Histoire (du groupe TF1) répandent comme scientifiquement confirmées des thèses extravagantes, fabuleuses et quelquefois suspectes d'intentions politiques.
(15) En 2001, Bourdieu écrivit ceci dans l’avant-propos de la publication de son dernier cours au Collège de France : « Je crois en effet que l’univers de la science est menacé aujourd’hui d’une redoutable régression. L’autonomie que la science avait conquise peu à peu contre les pouvoirs religieux, politiques ou même économiques, et, partiellement au moins, contre les bureaucraties d’État qui assuraient les conditions minimales de son indépendance, est très affaiblie. Les mécanismes sociaux qui se sont mis en place à mesure qu’elle s’affirmait, comme la logique de la concurrence entre les pairs, risquent de se trouver mis au service de fins imposées du dehors ; la soumission aux intérêts économiques et aux séductions médiatiques menace de se conjuguer avec les critiques externes et les dénigrements internes, dont certains délires “postmodernes” sont la dernière manifestation, pour saper la confiance dans la science et tout spécialement la science sociale. Bref, la science est en danger et, de ce fait, elle devient dangereuse. » (Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir, 2001, pp. 5-6.
(16) On me dira peut-être que je dis de l’intelligence ce que Descartes dit du bon sens, à savoir qu’il est « la chose du monde la mieux partagée » (“Discours de la méthode” in Œuvres et Lettres, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1953, p. 126). Mais il appelait bon sens la capacité à distinguer intuitivement le vrai du faux, ce dont je ne suis guère convaincu (cf. ma note du 8 septembre 2026). L’intelligence ne joue guère ce rôle, car il peut être intelligent de proférer une bêtise ; tout dépend des conséquences recherchées.

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